J-P G. Martignoni-Hutin

Sociologue, Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin est enseignant à la Faculté d’anthropologie et de sociologie de l’Université Lumière-Lyon 2 et membre du GRS (Groupe de recherche sur la socialisation) de l’AISLF (Association internationale des sociologues de langue française) et de l’AFEST (Association française des experts scientifiques du tourisme).

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2015-04-30

Hommage à François Trucy, sénateur de la «République Des Jeux»

Elu pour la première fois en septembre 1986, le sénateur Trucy – auteur de nombreux rapports sur les jeux de hasard et d’argent - a quitté le Palais du Luxembourg fin 2014, après 30 ans de labeur au service de la République. Une vie à défendre l’intérêt général, ce qui ne l’empêchait pas de monter au créneau  pour soutenir sa belle région du Var notamment quand elle était inondée, ou alerter le gouvernement sur la crise conjoncturelle et structurelle que connaissent les casinos français (1). Il suffit de consulter la table nominative du Sénat pour constater que François Trucy n’a pas chômé.

Francois_Trucy_senateur.pngMais la «République Des Jeux» a été bien ingrate avec l’un de ses principaux serviteurs. François Trucy est en effet parti en catimini et il n’y a pas eu grand chose dans la presse papier ou numérique, à part un article sur clubpoker.net (2) J’ai appelé l’attention de Gérard Larcher sur cet oubli (3), qui nous a répondu par le truchement de son chef de Cabinet (4). Alors en attendant, nous voulions rendre un petit hommage très personnel au docteur Trucy qui curieusement ressemblait…. au médecin de famille de notre enfance, pas un cheveu sur le caillou, jamais malade! Une canne était bien apparue il y deux ans, mais pour disparaître subitement et la dernière fois que nous avons déjeuné avec lui au Sénat en juillet 2014, il courait comme un lapin. Un jeune homme vert qui, à 83 printemps, n’avait pas peur d’une petite mousse et nous avait fait arpenter au pas de charge sa belle ville de Toulon, quand il préparait son premier rapport.

Alors Cher François c’est la dernière ligne droite? Pour moi peut être également comme vous le savez… depuis un drame familial personnel et le départ de Jean François Vilotte, premier Président de l’ARJEL. Avec une pointe de nostalgie vous me pardonnerez, je voulais vous rendre un rapide hommage car j’ai une dette envers vous. Non seulement - souvenez-vous - vous avez réajusté ma cravate sur un bateau en partance pour Lausanne, pour un colloque évidemment consacré au jeu excessif organisé par nos amis suisses du CJE(5),  mais surtout vous m’avez (un peu) introduit dans un monde que je n’aurais jamais connu sans vous. Et la je parle du très sélect restaurant du Sénat ou j’ai pu m’asseoir par exemple à côté de feu Pierre Mauroy. Plus sérieusement, vous m’avez fait comprendre le sens de l’intérêt général. Vous m’avez montré par votre constance et opiniâtreté, que «ça bossait beaucoup au Sénat» (chose qu’il faudrait mieux faire connaître aux Français à moment ou l’on parle du train de vie des Sénateurs (6) et ou certains remettent en question un peu vite, l’utilité de la Haute Assemblée.)

Certes pour réaliser vos volumineux rapports vous aviez les moyens de la République à votre disposition et notamment les chargés parlementaires qui vous secondaient. Mais les dizaines d’auditions - que dis-je les centaines -, les difficiles synthèses pour ménager la chèvre et le choux et défendre l’intérêt général, c’est bien vous qui les avez rédigés dans une grande exhaustivité, le sens du détail, de la formule et beaucoup de malice. Vos «complices» Jean Arthuis et Philippe Marini – eux aussi des personnalités politiques remarquables - n’étaient jamais très loin quand vous interveniez dans des commissions, auditions et autres colloques sénatoriaux, organisés à la Maison de la Chimie ou ailleurs sur la «question sensible» des jeux d’argent.

C’est en effet, notamment mais pas seulement, dans le domaine de l’industrie des jeux et du gambling - jeux en dur, en ligne , loteries, casinos, paris hippiques - que vous laisserez une trace indélébile. Vos rapports successifs représentent des sommes incontournables. Ces publications sont à l’honneur de la «République des jeux» et du Sénat. Elles ont permis notamment d’accoucher en 2010 de la «loi sur les jeux en ligne» après de riches débats parlementaires. (Il faut remonter à 1933 et à l’instauration de la Loterie Nationale moderne pour trouver trace de débats d’un tel niveau.)

Alors bien sur je n’étais pas d’accord avec toutes vos analyses. Pour dire vite je pense que vous avez fait la part trop belle à la doxa du jeu pathologie maladie qui cache souvent le business du jeu compulsif. Vous m’avez traité de «sociologue provocateur» au colloque helvète déjà cité, avant même que je ne prenne la parole dans un important symposium. Mais Cher François Trucy vous connaissez la France et vous avez du vous faire provocateur… quand c’était nécessaire. «L’Etat Croupier le Parlement croupion» (7) - sous titre de votre premier opus - fallait oser. Quelques années après il a fallu que vous menaciez de démissionner (8) quand on vous mettait des bâtons dans les roues pour le Comité consultatif des jeux (CCJ) et l’Observatoire des jeux (ODJ) dont j’étais le Président Fondateur et quand nous avons appris que j’en avais été « écarté » par un «mystérieux cabinet» je crois que notre « colère provocatrice était partagée.

Comme le dit la célèbre formule du croupier «Rien ne va plus les jeux sont faits !» Pas pour vous Sénateur, vous allez certainement écrire « le dessous des cartes de la loi de 2010» et cela risque d’être instructif et percutant. Plus sereinement vous allez poursuivre une vaste étude généalogique car vous avez des ancêtres célèbres.

Par ailleurs sur le terrain de l’économie et de la sociologie des jeux la partie n’est pas finie malgré les apparences. Le travail d’analyse critique des notes (9) qui posent question d’un point de vue épistémologique et méthodologique sera poursuivi de manière implacable car l’affaire est scandaleuse d’un point de vue scientifique. En outre l’actualité est riche(10), clause de revoyure en 2015 sur les jeux en ligne, projets de casinos à Paris et à Marseille qui font débat (11) en liaison avec le scandale des cercles parisiens que vous avez souvent dénoncé, fiscalité du poker (12), effet boomerang du business du jeu compulsif, privatisation reportée de la FDJ, position de Bruxelles sur ces dossiers franco français… les sujets ne manquent pas pour convoquer des Etats Généraux du gambling en dur ou en ligne, bref pour, je vous cite, «redonner de l’élan à la Politique Des Jeux  Inch Allah !» comme vous avez su si bien le faire pendant des années, ou alors nommer comme je l’ai déjà suggéré un Monsieur Jeu, un Sage. Pourquoi pas un ancien sénateur spécialiste des jeux?

Pour conclure cet «au revoir» cher François Trucy deux citations latines de circonstances

Dulcis in fundo (a) Eris mihi magnus Appolo (b)

Jean-Pierre G. MARTIGNONI-HUTIN
Sociologue - Chargé d’étude
Chercheur associé au Centre Max Weber (CMW)
Membre suppléant de la Commission National des Sanctions (CNS Paris Bercy)


  • (1) «Le sénateur Trucy alerte le premier ministre sur la crise des casinos» ( pokerstratégie.com du 24/6/2014) «La crise des casinos français inquiète le sénateur spécialiste des jeux «( dépêche AFP du 24/6/2014) «Casinos, le sénateur Trucy tire la sonnette d’alarme»  (clubpoker du 24 juin 2014)
  • (2) «François Trucy : le spécialiste des jeux du Sénat tire sa révérence» (clubpoker.net du 24/10/2014)
  • (3) Lettre du 27 février 2015 au Président du Sénat
  • (4) Mail du 6 mars 2015
  • (5) Centre du jeu excessif de Lausanne dirigé par Olivier Simon
  • (6) «Le train de vie des sénateurs» (Le Figaro du 28 janvier 2015)
  • (7) Les jeux de hasard et d’argent en France : l’État croupier, le Parlement croupion ? "(Commission des finances ; Les rapports du sénat n°223, 2001-2002, 342 pages, février 2002)
  • (8) «Le sénateur Trucy claque la porte du Comité consultatif des jeux » (clubpoker.net du 10 décembre 2010)
  • (9) «Les jeux d’argent et de hasard en France en 2014» (note de l’ODJ n° 6 avril 2015)
  • (10) «Loi sur le numérique : Christian Eckert lève le voile sur le volet des paris sportifs» (lequipe.fr du 27/4/2015) «Partage des liquidités à l’échelle européenne: Christian Eckert confirme le projet» (clubpoker.net du 28 avril 2015)
  • (11) «Le projet de casino à Paris ne plait pas à tout le monde» (Les Echos du 14 avril 2015, p.24)
  • (12) Cf «Fisc vs joueurs de poker» (Live Poker n°87, mars 2015)

a- le meilleur est pour la fin
b- Tu seras pour moi le grand Apollon (sentence servant à vanter les mérites de quelqu’un et l’importance de ce qu’il a accompli)

2012-09-02

France: La justice instrumentalisée par le lobbying des jeux

Gambling et droit & justiceL’orchestration procédurale de l’ouverture du marché des jeux d’argent et de hasard en France


Nous reproduisons une étude sur l’instrumentalisation des procès et de la justice pour une cause : l’ouverture à la concurrence des jeux en ligne. Qu’on se le dise : le droit n’est plus au service de la justice mais au service d’intérêts financiers… Inquiétant !

« Après une opposition frontale, les juridictions françaises ont tenté d’utiliser les marges de manoeuvres laissées par le droit communautaire : en témoignent notamment les décisions prises dans l’affaire Zeturf. Cette stratégie est arrivée trop tard : à ce jour les questions préjudicielles posées par le Conseil d’État en 2008 sont toujours sans réponses. L’arrêt Santa Casa aurait pu changer les rapports de forces entre la Commission et le gouvernement français, mais la loi était déjà à l’ordre du jour du Parlement.

En utilisant des leviers politiques et juridiques, l’industrie des jeux d’argent a pu, malgré de possibles décisions défavorables de la CJCE, semer la confusion en prenant appui sur l’ouverture à la concurrence d’autres secteurs. Et de fait, elle y est parvenue parfaitement : quand on analyse le dispositif mis en place par la loi du 12 mai 2010 relative à l’ouverture à la concurrence des jeux en ligne, on observe des ressemblances avec les mécanismes d’introduction de la concurrence dans d’autres secteurs monopolistiques : création d’une Autorité administrative indépendante, mise en place d’agréments pour entrer sur le marché, équilibre entre concurrence et objectifs d’intérêt général ; la loi d’ouverture à la concurrence des jeux en ligne s’inscrit parfaitement dans le droit de la régulation « classique ». La stratégie des acteurs économiques qui souhaitaient pénétrer ce marché a donc été couronnée de succès.

Cependant, cette loi est loin de donner entière satisfaction aux opérateurs illégaux : la fiscalité élevée et les exigences techniques sont autant de contraintes dénoncées dès l’adoption de la loi par les opérateurs de jeux. Ces derniers peuvent compter sur l’ultime article de la loi (article 69) qui énonce que « dans un délai de dix-huit mois (…) un rapport d’évaluation sur les conditions et les effets de l’ouverture à la concurrence des jeux en ligne est adressé par le Gouvernement au Parlement. Ce dernier rapport propose, le cas échéant, les adaptations nécessaires de la présente loi ». Cet article connu sous le nom de « clause de revoyure » permettra donc au secteur des jeux d’obtenir de nouvelles concessions. Déjà des assouplissements ont eu lieu : lors de l’adoption du projet de loi de finances pour 2011, un amendement 614 a fixé une baisse de la fiscalité de plus d’1 % sur les paris hippiques… »

Par Pierre LAFFON DE MAZIÈRES 1, Major du M2 Administration et politiques publiques Panthéon-Assas 1

TEXTE COMPLET:


L'orchestration procédurale de l'ouverture du marché des jeux d'argent et de hasard en France

2012-05-02

Illiko, ça banque illico ?

Les jeux de grattage de la FDJ IllikoLa Française des jeux lance  une nouvelle  marque  ombrelle - Illiko - pour promouvoir ses jeux instantanés, fidéliser sa clientèle, trouver de nouveaux joueurs. «Petite» révolution marketing dans les jeux de grattage ou adaptation à la crise?

Depuis quelques semaines la Française des jeux (11,4 milliards de CA en 2011) a complètement «rénové» (1) sa gamme de jeux instantanés. Ces cartes à gratter à forte notoriété ( Banco, Millionnaire, Astro, Vegas, Cash…) comportent désormais un « nom de famille commun » – Illiko - inscrit en haut du ticket , sur fond mauve foncé. La FDJ espère, à travers cette nouvelle stratégie marketing, «séduire un public plus féminin, plutôt jeune de 25-40 ans» comme l’a indiqué à l’AFP (2) le directeur général adjoint de la FDJ, Patrick Buffard. Elle souhaite également augmenter son volume d’affaires en matière de jeux de grattage. Une vingtaine - très connus – (confer annexe 1) sont disponibles dans les 35 000 points de vente « en dur » de l’opérateur et autant - moins connus – (confer annexe 2) qu’on trouve uniquement sur internet (exclu web). Ces jeux ont pesé plus de 5 milliards d’euros l’année dernière, en progression de 17% sur un an et de 50% sur trois ans.

Une stratégie de marque

Offensif, l’opérateur national vise 1 million de nouveaux gratteurs dans les trois prochaines années pour des jeux qui attirent déjà 23 millions de joueurs et représentent 44% des ventes. Ambitieux. On ne voit pas en effet par quelle magie une «marque et une couleur commune» suffiraient pour attirer de nouveaux joueurs. A suivre.

Certes, les Français sont «champions du grattage» ( 3) - 1,9 milliards de tickets vendus en 2011 ! - mais il n’est pas certain que cette «petite» révolution - qui apparaît comme une pure «stratégie de marque» - donne «un nouvel élan grand public»  à cette gamme de jeux comme l’espère l’opérateur. Certes, la couleur retenue est tendance. Mais elle a été choisie depuis plusieurs années déjà par d’autres opérateurs de jeux, par exemple Joacasinos. Elle commence donc peut-être à dater. Certes, le nom de la marque commune «aux gratteux» français (4) – Illiko - souligne tout à la fois:

  • l a rapidité ludique : ces jeux sont généralement gratter « rapidement »t sur le lieu de vente ou à proximité immédiate et jonchent souvent les trottoirs de nos villes...
  • la rapidité d’encaissement : le joueur gagnant est payé cash et sur le champ pour les petites sommes. Pour promouvoir son jeu «Banco», FDJ avait déjà utilisé il y a quelques années le vocable illico dans sa forme orthographique correcte, pour souligner cette rapidité du «tout, tout de suite» qui caractérise les loteries  «instantanées» («Banco, ça banque illico».)

Le risque de phagocyter l’identité de chaque jeu

Road Show de la FDJ pour la promo de IllikoMais dans le même temps cet habillage commun prend le risque de phagocyter «l’identité de chaque jeu» pris séparément. Identité et notoriété fortes qui associent immédiatement chaque jeu de grattage à un univers ludique ou symbolique particulier, immédiatement capté par le joueur et auquel il s’était habitué progressivement Le milieu du jeu, le monde des casinos et de Las Vegas pour «Black Jack, Brando & Brenda, Vegas, Poker». L’univers du foot pour Goal. La figure emblématique du riche et de la richesse pour «Millionnaire» etc...

Les publicités pour ces différents jeux - souvent très réussies - participaient grandement à ces associations. La FDJ ne fera désormais plus de pub télé spécifique sur un jeu particulier. Economies. Traduction en jargon marketing : «un territoire publicitaire pour chaque marque produit c’est terminé». Problème: les jeux de grattage de la FDJ se ressemblent désormais tous un peu, même si sur le ticket «la marque illiko» apparaît en second plan par rapport au nom de chaque jeu. La FDJ semble penser qu’en « capitalisant sur une marque», le bénéfice va rejaillir sur tous les produits de la marque. A voir. L’opérateur affirme également «qu’il est devenu difficile de promouvoir individuellement chaque jeu». On aimerait bien comprendre pourquoi. Les publicités pour ces différents jeux ont largement contribué à leur succès, outre leur intérêt ludique spécifique.

Miaou, wouah wouah !!... le succès de « Poils à gratter »

L’avenir dira si l’opérateur historique a fait une bonne pioche marketing avec ce relookage et cette stratégie d’homogénisation, ou au contraire s’il a pris des risques et a «misé lourd» (5) sur Illiko en bousculant les habitudes des joueurs qui ont des manies, des croyances, des coups de cœur et aiment bien naviguer dans un «univers ludique connu en partie maitrisé», même s’ils ne sont pas forcément rétrogrades en matière de nouveautés, comme le prouve le succès de «Poils à gratter». Commercialisé en janvier 2012, ce jeu exploite l’univers des deux principaux animaux domestiques nationaux: le chien et le chat . Il se situe donc (du moins à un premier niveau d’analyse) aux antipodes des symboliques ludiques traditionnelles exploitées par la Française des jeux (or, argent, croyance, richesse, las Vegas le monde du jeu et des casinos…). Il s’est pourtant vendu à 78 millions d’exemplaires en quelques mois!

Pour juguler le recul constant du nombre de joueurs, de nouveaux jeux de grattage où l’on gagne plus souvent

Loteries de la FDJConscient sans doute des risques de ce plan ambitieux concocté dès 2009 et doté d’un budget de 5 millions d’euros, la FDJ ne s’est pas contentée d’une «une marque ombrelle» et d’une couleur commune . Elle va lancer de nouveaux jeux, en supprimer certains (Morpion, Dédé), en relooker d’autres (Banco le sera en juin). Le « premier jeu de la gamme Illiko» (6) est sorti en avril 2012. Il se nomme « 12 mois Extra», coute 2 euros et permet de gagner 100, 200, 500 euros chaque mois pendant un an. Point important: il sera le jeu à la fréquence de gain la plus élevée de la gamme (une chance sur 3,1. )

La se trouve sans doute l’information significative expliquant cette «petite» révolution effectuée par la FDJ sur ses jeux de grattage . Les joueurs auront plus de chance de gagner. Un ticket gagnant sur trois, contre un sur quatre auparavant. En contrepartie les gains seront moins impressionnants et parfois étalés dans le temps comme nous venons de le voir avec «12 mois extra». Signe des temps, signe de crise ? Sans doute.

L’excellente performance globale des jeux de grattage de 2008 à 2011 (+52%) masquerait une réalité structurelle moins rose. « On observe une baisse de l’attractivité des jeux de grattage, de leur notoriété et en particulier un recul constant du nombre de joueurs depuis plusieurs années» (7) qu’explique Sophie Renault (Chef de groupe marketing jeux de grattage & intercatifs à la FDJ) Ces jeux n’échapperaient donc pas au marasme économique ambiant qui perdure et grèverait progressivement «le pouvoir d’achat» et «le pouvoir de jouer» des français.

Fidéliser les joueurs de grattage qui sont avant tout des occasionnels

Intérieur de la roulotte promo de la FDJ pour IllikoLe succès des jeux de grattage proviendrait en réalité surtout «des jeux de grattage à durée de vie éphémères» alors que les jeux pérennes souffrent de désaffection. Outre un cout important (notamment en matière d’investissement publicitaire) cette politique de «coups marketing» a un inconvénient. Elle ne fidélise pas suffisamment. Conséquence, 60% des joueurs de grattage sont des «occasionnels» et l’opérateur doit constamment séduire de nouveaux clients pour combler ce turn over. Cette nouvelle marque ombrelle vise donc principalement ces joueurs occasionnels particulièrement volatiles. «Il faut leur (re) donner envie de jouer, rester présent à leur esprit et leur proposer plus d’occasions de jouer» précise Sophie Renault. (8)

Pour mettre toutes les chances de sont coté la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac va accompagner le lancement de la marque dédiée aux jeux de grattage, d’un vaste plan de communication (publicité TV, site internet dédié…) et de nombreuses opérations de proximité ou le réseau de l’opérateur historique (détaillants, courtiers) sera fortement sollicité.

L’avenir dira si le lancement d’une marque ombrelle est suffisante pour redynamiser l’offre en matière de jeux de grattage ou si au contraire cette stratégie purement marketing n’est pas progressivement rattrapée par la crise, y compris désormais pour des jeux instantanés basés sur l’achat spontané. En attendant chacun peut découvrir:

  • actuellement  la publicité pour la marque Illiko à la télévision, qui met en scène les différents jeux de grattage de manière amusante
  • prochainement de nouveaux petits «tickets du bonheur» qui apparaitront chez les détaillants de la FDJ: «Jules Ces’or» en juin (3euros) «Londres en 2012» en mai (5 euros)

© JP Martignoni , Lyon, France, mai 2012, 211.doc

Notes

  1. «La FDJ rénove sa gamme de jeux de grattage pour lui donner un nouvel élan »  (Dépêche AFP du 14 mars 2012)
  2. «La FDJ rénove sa gamme de jeux de grattage pour gagner de nouveaux joueurs (Dépêche AFP du 14 mars 2012)
  3. Vincent Montgaillard : «Les Français champions du grattage» (Le Parisien, aujourd’hui en France du 14 mars 2012,30)
  4. Nom des jeux de grattage dans le jargon populaire du Québec, pays ou sont fabriqués les jeux de grattage de la FDJ
  5. Jean Yves Guerin, «La Française des jeux mise lourd sur illiko» (lefigaro.fr du 13/3/2012)
  6. «Lancement du premier jeu de la nouvelle gamme Illiko » (dépêche AFP du 17 avril 2012)
  7. Sophie Renault «Illiko: une nouvelle marque pour promouvoir les jeux instantanés» (actualité FDJ publié le 13 mars 2012 sur groupefdj.com)
  8. Sophie Renault, ibidem

Annexes

Annexe 1: les 18 jeux de grattage disponible désormais chez les revendeurs de la  FDJ sous la marque Illiko

1
nom
Prix en euros
TDR : taux de redistribution
Chance de gagner

12 mois extra
2
66%
1 sur 3,O9

2012 année de la richesse
3
68%
1 sur 4,55

7 extra
10
75%
1 sur 4

Astro
2
66%
1 sur 3,12

Banco
1
63%
1 sur 4,1

Bingo
2
66%
1 sur 4,36

Black jack
2
66%
1 sur 4,59

Cash 500 0000 euros
5
75%
1 sur 3,83

Goal
1
63%
1 sur 4,83

Jour de chance
3
68%
1 sur 4,6

Ligue 1 objectifs 50 000 euros
3
68%
1 sur 4,2

Milles bornes
5
72%
1 sur 3,41

Millionnaires
10
74,21%
1 sur 3,83

Morpion
1
63%
1 sur 4,2

Mots croisés
3
68%
1 sur 4,52

N° Fétiche
2
63%
1 sur 4,45

Poils à gratter
2% %% 65%
Non disponible

Solitaire
2
66%
1 sur 3,4

Vegas
3
70%
1 sur 4,34



Annexe 2 : les 19 jeux de grattage «exclu web» disponibles uniquement sur internet (FDJ.FR). Le taux de redistribution est commun à tous les jeux (70%) sauf pour «dédé sur le net« ( 66%). Le joueur peut miser 0,5, 1 ou 2 euros sur ces jeux qui ressemblent en réalité… à des machines à sous! :

  • 1000 carats
  • Cash 20000 euros
  • Chambre Forte
  • Coup double
  • Dédé sur le net
  • Défi naval
  • Eldorado
  • Happy flowers
  • Lagon paradis
  • La ruée vers l’or
  • Les trois gongs
  • Les kumulos
  • Mine d’or
  • Pièce d’Or
  • Precuis Aurus
  • Salsa explosion
  • Space color
  • Star fortune

'' Photos du road show de la promo de la FDJ pour Illiko: StreetPlanneur.com Merci!''

2012-04-17

France: Les jeux de hasard et d'argent s'invitent à l'élection présidentielle

L'électiion présidentielle francaiseBien que ce ne soit pas une priorité nationale, le futur Président de la République devra aussi mener une politique en matière de jeux de hasard. Le gouvernement a besoin de chiffres, d’études fiables, indépendantes, pour mener à bien une politique des jeux, responsable, moderne, transparente. Cela passe par l’installation d’un Observatoire scientifique pluridisciplinaire des jeux d’argent et de la socialisation ludique contemporaine, mais un Observatoire qui fonctionne, et possède des moyens qui soient à la hauteur d’une industrie qui pèse plus de 31 milliards d’euros

Hormis les propositions du syndicat national du jeu vidéo (SNJV) à l’adresse des présidentiables (1), les nombreux jeux de société inspirés par le prochain scrutin (2), l’intervention – à la demande du CSA - de la Française des jeux (FDJ) dans le tirage au sort de l’ordre des passages des candidats (3) la problématique ludique – et notamment celle qui concerne les jeux de hasard et d’argent - n’est pas intervenue dans la campagne présidentielle. Logique. Chômage, pouvoir d’achat, insécurité, précarité, dette publique… la kyrielle de dossiers «sérieux» que devra affronter le prochain président de la République a relégué au second plan une problématique classée généralement dans le «non sérieux et l’amusement»: le jeu.

Il est cependant nécessaire de rappeler au futur locataire de l’Élysée: que les Français ont misé 31,6 milliards d’euros en 2011 (les dépenses quotidiennes des Français dans les jeux d’argent sont passées en 9 ans de 47,5 à 86,5 millions d’euros), que cet impôt démocratique volontaire contribue «à remplir la bougette» (4) des nombreux acteurs du gambling et notamment celle de Bercy, et qu’en final - comme le pensait le sociologue Roger Caillois - le jeu «donne à voir sur notre société»

Certes nous avons toujours réfuté les théories simplistes du gambling - le jeu comme opium du peuple - résumées dans la formule latine Panem et circenses (5). Car ces analyses reprisent par certains économistes à travers la théorie, de la pauvreté sont réductrices. Si une corrélation existe entre niveau de richesse et pratique des jeux de hasard, elle reste à étudier de manière fine et ne constitue en aucune manière un rapport de causalité univoque. Si la volonté de sortir de sa condition sociale, d’améliorer l’ordinaire en jouant constituent des motivations importantes des gamblers, une kyrielle d’autres raisons existent. Par ailleurs de multiples indicateurs et variables sociologiques et biographiques rendent compte des raisons, conditions et conditionnements, représentations et croyances, qui expliquent pourquoi ça joue, pourquoi certains jouent et d’autres pas. Une approche scientifique du gambling est donc nécessaire. Elle passe par l’installation d’un Observatoire des jeux. Certes sur le papier cet Observatoire existe désormais, mais il semble que nous avons là - pour l’instant - plutôt une Commission qu’un Observatoire scientifique des jeux de hasard et d’argent et de la socialisation ludique contemporaine.

Souhaitons que les pouvoirs publics revoient leur copie à l’occasion de la nouvelle donne politique qui résultera des élections. Si la Majorité actuelle a le courage de jouer franc jeu sur ce dossier recherche, elle sera gagnante au bout du compte et évitera bien des polémiques et critiques ultérieures, aussi bien au niveau national qu’européen. Si l’Opposition revient aux affaires, elle pourra également s’appuyer sur les travaux de cet Observatoire pérenne, objectif, neutre. La Classe politique dans son ensemble – notamment les parlementaires qui ont travaillé sur le dossier, les maires des villes casino… - doivent donc pouvoir se mobiliser en faveur d’un tel organisme. Les opérateurs (en dur et en ligne) également, s’ils ne veulent pas que les produits qu’ils commercialisent, soient de plus en plus systématiquement assimilés à une substance nocive, à une drogue.

Nicolas Sarkozy et François HollandePar ailleurs pour être opérationnel un Observatoire des jeux doit posséder des moyens, sinon c’est une coquille vide. Les chiffres du gambling soulignent d’évidence que l’Observatoire des jeux doit être à la hauteur des enjeux sociaux, économiques, culturels, fiscaux… d’une industrie qui correspond par ailleurs à un fait social, historique et culturel majeur qui concerne quotidiennement des millions de nos concitoyens… que ça plaise ou non. La Française des jeux a passé la barre symbolique des dix milliards, les jeux en ligne montent en puissance. Ne parlons même pas de la filière cheval qui pèse un poids certain et des 196 casinos nationaux qui, bien qu’en difficulté (-18,72% en trois ans), participent à l’animation ludique et festive du territoire. Ne regardons pas ce secteur par le petit bout de la lorgnette. Il y a une sociologie du jeu, une économie du jeu, une histoire du jeu, riche et ancienne. Les pratiques ludiques de nos concitoyens - qui font partie des cultures populaires et du patrimoine ludique nationale - ne doivent pas être perçues de manière univoque à travers le prisme de l’addiction individuelle comme le souhaite la doxa du jeu pathologie maladie et ceux qui exploitent le business du jeu compulsif. Ce serait une erreur politique, un non-sens scientifique.

Financer un Observatoire des jeux, sur fonds majoritairement publics, c’est également se donner les moyens d’éviter les conflits d’intérêts. On a beaucoup parlé de conflits d’intérêts dans le domaine politique. Ils existent aussi dans le domaine de la recherche et de l’expertise. Alors que le rapport de la Commission Sauvé a laissé des traces (6) et que certains se demandent si «le temps de la tolérance-zéro» (7) n’est pas venu en matière de conflits d’intérêts, l’installation d’un Observatoire scientifique des jeux qui aient les moyens de ses ambitions permettrait d’en éviter de nombreux dans le domaine du gambling, notamment sur le volet jeu problématique, jeu des mineurs, taux de redistribution… Le gouvernement a besoin de chiffres objectifs, d’études fiables, indépendantes, pour mener à bien une politique des jeux, responsable, moderne, transparente.

La France a également tout à gagner de se doter d’un tel Observatoire vis-à-vis de l’Europe. Bruxelles s’interroge par exemple sur les vérités antinomiques de la doxa du jeu pathologie maladie. La Commission Européenne cherche à savoir si le phénomène d’addiction est plus répandu dans le jeu en ligne que dans le jeu en dur. «Certains disent que c’est le cas, d’autres prétendent l’inverse» «déplore t'on à Bruxelles» (8). Cette interrogation européenne indique que la question du jeu excessif - sa définition, sa mesure - doit être traitée scientifiquement et de manière pluridisciplinaire, car elle peut facilement être instrumentalisée. C’est à l’Observatoire des jeux de le faire. En mettant en place un Observatoire scientifique du gambling , la France ne sera pas suspectée pas l’UE, d’instrumentaliser les chiffres et pourra en outre - dans ce domaine comme dans d’autres - servir de locomotive au niveau de la recherche Européenne.

Mais quel doit être le rôle d’un Observatoire? Soyons clair pour ceux qui craignent une république des experts. De notre point de vue il est d’observer scientifiquement, de faire des enquêtes, de mesurer…Toutes les «vérités scientifiques» sont bonnes à dire. Mais en aucune manière un Observatoire ne doit décider d’une politique des jeux qui relève du gouvernement en dialogue avec la représentation nationale. La décision, l’orientation de l’action publique doit en final relever de l’autorité politique, garante de l’intérêt général, sous peine d’être systématiquement entravée par des opinions, des intérêts.

Le fait que le successeur annoncé de François Trucy – Jean François Lamour (UMP)– ait publié le 26 mai 2011 un rapport avec la députée socialiste Aurélie Filippetti (PS) (9) souligne – malgré les divergences affichées et les joutes rhétoriques antagonistes qui se sont déroulées au Sénat et à l’Assemblée Nationale en 2010 sur la question des jeux en ligne - que la classe politique devrait pouvoir se retrouver sur cette idée d’observatoire revisité, qui travaillerait sans a priori sur le gambling.

Étant à l’origine de l’initiative (10) qui a abouti à l’inscription d’un Observatoire des jeux dans la loi votée en 2010, notre devoir était à la veille de l’échéance présidentielle, d’intervenir pour défendre à nouveau cet organisme de recherche, dirigé actuellement par Charles Coppolani, tout en rappelant aux candidats à l’élection suprême que les joueurs de jeux de hasard et d’argent se comptent en millions (11) et constituent certainement «le premier parti de France»! Une invitation à prendre le jeu - et les joueurs - au sérieux.

© Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin, Lyon, France, 210. Avril 2012

Notes

  1. Le SNJV et son président ( Nicolas Gaume) ont transmis 10 propositions aux candidats pour expliquer les difficultés rencontrées par l’industrie Française des jeux vidéo (2,7 milliards de CA en 2010) («Le jeu vidéo s’invite aux présidentielles», esportsfrance.com du 14 mars 2012)
  2. «Élisez-moi !» «Racolage électoral», «La course à l’Élysée», «Si j’étais président… », «Skaandal : présidentielles 2012 », jamais un scrutin n’avait autant inspiré les jeux de société ( Confer : «Qui veut jouer à la présidentielle? «Le Parisien du 5 avril 2012)
  3. Daniel Psenny, « Temps de parole : le CSA fait appel à la Française des jeux» ( LeMonde.fr du 30/3/2012)
  4. Ancien mot de la langue française qui désignait une bourse ou un coffre où l’on met de l’or. Après avoir voyagé notamment en Angleterre, ce mot nous est revenu sous le terme… Budget.
  5. «Du pain et des jeux». Cette expression est empruntée au poète Juvénal qui regrettait que le peuple romain se soit à ce point affaibli qu’il ne désirait plus que du pain et des jeux. L’expression décrit également une méthode politique, basée sur la démagogie et qui fait du peuple un rassemblement de sujets ignorants ou incapables de penser par eux-mêmes qu’il suffirait de nourrir et de divertir ( source Renzo Tozi , Dictionnaire des sentences latines et grecques, Ed. Jérome Million 2010, 192-193)
  6. Emeline Cazi. Des règles strictes pour lutter contre les conflits d’intérêts : la commission Sauvé remet son rapport à N. Sarkozy, Le Parisien, 26 janvier 2011
  7. Valérie de Senneville, Conflits d’intérêts : le temps de la tolérance zéro, Les Echos, 8 février 2011
  8. Alexandre Counis, Jeux en ligne : Bruxelles prépare un Livre Vert très consensuel, Les Echos, 13 janvier 2011
  9. Rapport d’information n°3463 sur la mise en application de la loi n°2010-476 du 12mai 2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne, Assemblée Nationale, mai 2011, 203 pages
  10. "Prolifération des jeux d'argent, misère de la recherche " (Les Echos , «le point de vue de JP Martignoni-Hutin», 25 Juin 2001,60) «La nécessité d’une réelle politique des jeux «(Les Echos du 26,27décembre 2003, p.10, “Idées” , article rédigé à l’initiative de JP Martignoni-Hutin (sociologue) en collaboration avec Christian Bucher (psychiatre), Marc Valeur (psychiatre, directeur du centre médical Marmottan à Paris,), Matthieu Vincent Beaustar (avocat à Paris)
  11. 27 millions de joueurs, simplement pour la Française des jeux

2012-04-11

Gambling: Petite rumination sur le poker (1)

Le poker au pays des cowboysSi vous n’aimez pas l’anglais, fuyez braves gens et perdez espoir de pénétrer dans le monde merveilleusement ésotérique du poker, renoncez à entrer dans une room. Histoire oblige, bien que ce jeu soit sans doute d’origine française (1), le «parler poker» est truffé de terminologies anglo-saxonnes: turn, the river, buy in, small blind, all in, dealer, free rool, check, slow-roll,under the gun, stack, check raise… Les «Sages» de l’Académie chargés du Dictionnaire s’arracheront les cheveux s’ils cherchent un jour à franciser la kyrielle de mots anglais qui font vivre sémantiquement le poker et sans lesquels ce jeu ne s’aurait exister. Si cette «traduction» était un jour effectuée, si ces termes qui «sentent bon l’Amérique» disparaissaient à cause d’un nationalisme sémantique puritain, assurément le poker y perdrait beaucoup de sa couleur. Le linguiste Claude Hagège risque lui de «s’étrangler» s’il entre un jour dans le monde formidablement anglophile du poker. Il vient de lancer «un cri d’alarme» (2) contre l’anglais qui «s’impose comme une langue véhiculaire, au risque d’étouffer la pensée»

Les Etats-Unis le pays du poker

Certes, ce curieux dialecte - véritable argot réservé aux initiés - n’a pas grand chose à voir avec la langue de Shakespeare . Si «ce jeu de cow-boy» possède un pays c’est plutôt l’Amérique, si ce «jeu d’hommes»(3) a une mythologie, c’est plutôt celle du western. Depuis des lustres, les tables de poker se comptent par centaine dans les casinos resorts de Las-Vegas, cette ville dédiée au jeu qui a encore du panache malgré ses bas-fonds. Sin city reste l’une des capitales du poker en dur, bien qu’elle ne soit plus la « Mecque du jeu » depuis qu’elle a été détrônée par «l’enfer du jeu» - Macao - et d’autres temples asiatiques du gambling, par exemple Singapour

Malgré le Black Friday (4) et certains scandales («l’affaire Full Tilt Poker») les Etats-Unis sont «le pays du poker». L’anachronisme que représente la prohibition du poker en ligne aux USA ne saurait perdurer (5). Le lobbying mené par certains «barons» de Vegas au Sénat américain contre le poker en ligne parait - à terme - voué à l’échec. Quand le poker fait recette dans les casinos, il ne peut que triompher sur la toile et réciproquement. En France, le succès du poker qui caracole en tête des jeux d’argent online depuis la loi de mai 2010, a fortement favorisé le poker en live dans les casinos & cercles. Ludiquement et sans doute sociologiquement et culturellement la synergie est forte, malgré la traditionnelle rivalité live/online mise en avant par certains joueurs.

Un call spéculatif préflop !

La connotation anglo-saxonne du «langage poker» caractérise culturellement ce jeu. Comme le nombre de termes techniques est également conséquent, la prose qu’on peut lire dans les magazines spécialisés (Live Poker: le magazine leader, Poker magazine  Card Players France : les cahiers techniques, Poker magazine: la référence…) ou sur les sites dédiés, apparaît comme un véritable charabia pour le «cave» néophyte. Citons trois fleurons pris au hasard:

1. «Imaginons que nous soyons en position de grosse blind avec un 6 en main. Nous suivons au turn car nous savons que notre adversaire est capable de bluffer. Puis une «doublette» tombe à la «rivière». Nous avons un plan le check raise. Nous checkons donc. Le «Vilain» mise»

2. « Le coup est joué de manière assez standard préflop. Adrien contre qui j’ai joué au «6-Max» du «Partouche poker tour», est un joueur hyper agressif qui affectionne le format Short Handed. De petite blinde il décide de 3-bet le chipleader après «sa relance au bouton» avec un très bon sizing»

3. «Sans relancer, comment faire fructifier un call spéculatif préflop?»

«Un call spéculatif préflop!» comme dirait le comique Gad Elmaleh: «de quoi ça cause, c’est une ordonnance?» Il n’est pas impossible que les aficionados du poker (et notamment les journalistes chargés d’en parler dans les revues spécialisées) accentuent à dessein cette sémantique anglo-saxonne qui, comme pour le « parler informatique », participe grandement à l’aspect ésotérique du poker tout en lui donnant un coté branché, fun. Nous ne sommes pas loin d’une forme de snobisme qui caractérise les pratiques langagières des classes sociales supérieures, même si les catégories populaires sont loin d’être exclues de ce  «jeu démocratique».

L’idiome poker

Soyons honnête, cette contamination linguistique qui violente la langue de Molière irrite, mais dans le même temps attire. Il y a pour nous français une séduction chatoyante des mots anglo-saxons, des mots souvent courts qui sonnent bien : flop, tilt, good run… Attirance accentuée par le fait que ces termes émergent immédiatement «en anglais dans le texte». Mélange séduisant déjà expérimenté dans les ouvrages américains traduits en français (6) ou dans les livres de chercheurs (7) ou d’écrivains français qui nous parlent de l’Amérique. Malgré les bouleversements de la hiérarchie économico-culturelle mondiale, et bien que certains s’interrogent sur «le Chinois futur langue mondiale?» (8), «nous sommes tous un peu américains «dans le domaine linguistique et profondément imprégnés de la culture de l’Oncle Sam et de sa langue. En ce qui concerne le poker, on a envie de répéter ces mots, de se les approprier. L’omniprésence de l’anglais dans «l’idiome poker»  participe fortement de son succès.

Cette intrusion linguistique étrangère – souvent très imagée et performative – séduit de nouveau quand nous en connaissons la traduction. «Mais évidemment bien sur, quelle efficacité ces américains, quel pragmatisme» Même Claude Hagège qui vient comme nous l’avons vu de mener une attaque sévère contre la structure même de l’anglais qui (sic) «favoriserait la religion de l’argent «reconnaît par ailleurs «que cette langue fait prévaloir le concret et son observation détaillée»

«Le poker s’apprend en quelques minutes mais il faut une vie pour le maitriser» (Franck Daninos, rédacteur en chef de Cardplayer)

Un grand nombre d’éléments invite donc à traduire «cette nouvelle langue ludique», indispensable au «parler poker» en commençant par faire un index exhaustif. Comme la tâche est immense nous remettrons notre ouvrage à une deuxième contribution nous contentant de quelques remarques.

1. Le langage poker apparaît en réalité comme une belle antinomie, riche mais primaire. Ambivalence qui semble aussi caractériser le jeu lui même qui connaît un succès considérable, notamment depuis qu’il a été autorisé dans les casinos et sur internet, nonobstant son omniprésence télévisuelle. Les raisons du phénomène poker sont nombreuses mais nous pensons à un premier niveau que si le poker était uniquement un jeu intellectuel, technique, stratégique - réservé aux initiés «mentalistes et probabilistes» - il n’aurait jamais connu un tel succès.

2. Son coté binaire - simple voire simpliste - attire. Si le calcul rationnel semble exister, si la probabilité  statistique de gagner ou de perdre avec la «main» qu’on obtient au départ semble incontestable (cette probabilité apparait immédiatement sous la forme d’un pourcentage dans les émissions consacrées au poker à la télévision), le hasard - et sa figure populaire la chance - sont omniprésentes au poker. Le «mix ludique» obtenu est anachronique, à l’image de la sociologie des joueurs de poker qui reste à établir mais semble montrer «un rassemblement de milieux sociaux très hétérogène réunis dans une passion commune». Une sorte de « cour des miracles sociologique» très étonnante.

3. Même si ça choque la morale publique, le poker semble avoir des vertus démocratiques, sociologiquement mais aussi ludiquement, comme le confirme les résultats des nombreux tournois nationaux et internationaux en dur ou en ligne, comme le confirme également l’évolution du classement des meilleurs joueurs. Au poker le Fou peut devenir Roi et réciproquement. Un joueur amateur totalement inconnu peut en quelques mois émerger et se faire un nom. A contrario un chipleader cumulera une série de bad runs et « finira au tapis » après avoir fait justement …all in. (à suivre)

«On dit que le poker s’apprend en quelques minutes mais qu’il faut une vie pour le maitriser. Cet adage exprime on ne peut mieux la réalité du poker. D’apparence très simple, ce jeu reste d’une complexité insondable pour ses plus fins connaisseurs» (9)

Notes

  1. Le nom viendrait d’un ancien jeu de cartes dénommé «poque». Confer Franck Daninos , Histoire du poker , le dernier avatar du rêve américain ( édit Tallandier, 2011) confer également: «D’ou vient le mot poker?» (Poker magazine  Card Players France : les cahiers techniques décembre 2011, n° 64, 82-83)
  2. Claude Hagège , «Contre la pensée unique»  (Odile Jacob, 2012) lire également la critique de Jean Marc Vittori sur cet ouvrage: «Eloge de la linguidiversité «(Les Echos du 12/1/2012)
  3. Poker et genre: De nombreuses éléments empiriques (enquête de terrain, observation naturaliste, statistiques disponibles, veille documentaire des publications ou émissions spécialisées..) nous invitent à penser que le poker (en dur et en ligne) est un phénomène très majoritairement masculin pas seulement en France. Des études anglaises infirmeraient cette hypothèse pourtant forte. Notamment une recherche réalisée par Hitwise pour Belle Rock en 2011 qui indiquerait que 43% des joueurs en ligne sont des femmes, un sondage réalisé par Lioyd D. Levenson rattaché à l’Université de Stockon sur 3OOO personnes qui montrerait un engouement croissant de la gente féminine pour le poker aussi bien dans les cercles que dans les casinos en ligne (confer : « Les femmes aiment le poker en ligne », machines-a-sous.com du 13 avril 2012). Reste à avoir si ces études , par exemple celle commanditée par belle rock entertainment casino games, sont scientifiques.
  4. JP Martignoni : «Le pays du poker vient d’effectuer une opération liberticide spectaculaire contre…le poker en ligne» (publié notamment sur lescasinos.org du 22 avril 2011) et sur JeuEnLigne.ca sous le titre: États-Unis: Opération policière spectaculaire contre le poker en ligne Confer également : David Poulenard, «Le Black Friday, un an déjà état des lieux!» (madeinpoker.com, les coulisses du poker, 14 avril 12012)
  5. «Etats-Unis: la régulation du poker en ligne est en marche» Chad Holloway, Brett Collson (pokernews France, 15 mars 2012)
  6. Par exemple dans le percutant mais très engagé ouvrage de Mike Davis: «City of quartz: Los Angeles capitale du futur» ( La découverte, 1997)
  7. Par exemple dans le remarquable ouvrage de Cynthia Ghorra Gobin consacré à L.A.: «Los Angeles: le mythe américain inachevé» (CNRS éditions, 1997)
  8. David Bénazéraf, «Le chinois future langue mondiale?, sciences humaines mars 2012, n° 235, 18-21)
  9. Franck Daninos (rédacteur en chef de Cardplayer): «Guerre psychologique», Edito de Cardplayer n°18, février mars 2012,5)

© JP Martignoni , Lyon, France, avril 2012, 198.doc

2012-03-07

Pour une loterie mondiale caritative à 1 milliard d’euros / 1 miliard 300 millions de dollars

TOBIN OR NOT TOBIN ? : GAMBLING ! (Première Partie)

pauvreté dans le monde1 milliard d’euros, ou son équivalent en dollar, yuan, yen, roupie, rouble, real, krona…(1) tel pourrait être le pactole d’une loterie mondiale destinée à éradiquer la pauvreté. Assurément cela attirera des centaines de millions de joueurs, voire beaucoup plus. Alors qu’on reparle de la Taxe Tobin - un impôt obligatoire négatif - l’installation d’une loterie mondiale caritative - un impôt volontaire positif - pourrait changer la face du monde en matière de lutte contre le sous-développement.

James Tobin, Prix Nobel d,ÉconomieTel un marronnier, la taxe Tobin est revenue sur le devant de la scène. Cette idée - émise en 1972 (2) par un Nobel d’Economie (James Tobin,1918-2002), popularisée par Le Monde Diplomatique en 1997, kidnappée ensuite par les altermondialistes d’Attac en 1998 - n’a jamais fait recette. Certes le fait que la France soit porteuse du projet et que le Président de la République s’engage personnellement dans ce dossier doit être salué. Néanmoins ce projet de taxe sur les transactions financières risque d’accoucher d’une souris. De nombreux pays (notamment la Grande Bretagne) affichent leur hostilité à ce nouvel «impôt de bourse» mondialisé. Le soutien de l’Allemagne apparait pour le moins «mesuré» (3). Paris a beau vouloir donner «un grand coup d’accélérateur» (4) pour booster le calendrier, cela relève pour partie de l’incantation tant le principe d’une «taxe Tobin nationale» apparaît «utopique»  à de nombreux observateurs avertis (5). Par ailleurs la Commission Européenne, qui a présenté le 28 septembre dernier une proposition de directive de taxe sur les transactions financières (TTF), entend rester zen sur le calendrier d’un dossier complexe.

Curieusement cet impôt apparaît désormais davantage comme une sanction visant à punir les marchés irrationnels et à freiner l’ardeur des spéculateurs qui « jouent » avec la réglementation financière, il est vrai d’un laxisme abyssal. Alors qu’au départ il affichait une volonté politique forte de récolter des fonds pour lutter contre la misère, la malnutrition… En outre «cette punitive taxe Tobin» n’est sans doute pas sans arrière-pensée électorale et peut être perçus comme un symptôme de la «taxopathologie aiguë des candidats à la présidentielle» qui, comme le précise Edouart Tétreau (HEC , Médiafin), « ont décidé de taxer tout ce qui bouge» (6)

la pauvretéBien sûr cette taxe (on parle de 0,1% sur les actions et obligations et de 0,001% sur les produits dérivés) va rapporter de l’argent mais beaucoup moins qu’attendu. 55 milliards d’euros par an selon José Manuel Barroso. Pas de quoi changer la face de «la misère monde». Par ailleurs elle ne sera pas sans conséquences. Si «les risques de délocalisation reste difficile à mesurer» (7) les principales places financières mondiales (Londres, Shangai, Shenzhen, Hong Kong, Tokyo, Sydney) (8) y échapperont et les spéculateurs de haut vol pourront toujours s’expatrier. Pour la place de Paris le doublement des frais de transaction entrainera «une moindre liquidité des titres français au profit des titres internationaux».(9) Attention à l’effet boomerang. Olivier Guéant et Matthieu Schlesinger (Université Paris Diderot & Sciences Po) rappellent dans le quotidien Les Echos un précèdent: «la Suède a adopté un prélèvement de ce type en I98O qui s’est traduit par une chute très importante des transactions financières, presque totales pour les produits dérivés, au profit de la City». Et nos deux chercheurs de préciser: «Face à ce brillant résultat la social démocratie suédoise a fait machine arrière» (10)

Il faut dire que l’injonction apparaît pour le moins paradoxale. On veut réduire une activité (la spéculation) mais dans le même temps la taxer, c’est-à-dire en ponctionner une partie pour l’aide aux plus démunis. La logique aurait voulue le contraire: favoriser les transactions financières afin que cette TVA sociale mondialisée rapporte le plus possible pour aider les pauvres. Va comprendre Charles! Sans doute une nouvelle démonstration que le pouvoir court souvent plusieurs lièvres à la fois, dans une vision systémique qui nuit à son efficacité. Sans doute une nouvelle preuve que ce même pouvoir cherche toujours à réformer le système à la marge tout en se donnant bonne conscience, procède par arbitrage pour défendre l’intérêt général, tout en oubliant que ces trop fameux arbitrages politiques finissent souvent par aboutir à des injonctions paradoxales, pour ne pas dire antinomiques.

Autre contradiction: le timing. Cette taxe arrive au plus mauvais moment. En pleine euphorie boursière, en pleine «glorieuse» économique, on aurait presque pu comprendre cet effort de solidarité consistant à fiscaliser encore davantage ceux qui «travaillent» avec l’argent des autres, «font de l’argent» avec de simples clics, programmes des robots pour effectuer du trading à haute fréquence (THF) (11). Mais de nombreuses bourses sont au plus bas (notamment le CAC 40) et les actionnaires - notamment les petits porteurs – trinquent depuis des mois. Grosses fortunes et spéculateurs ne sont pas épargnés et certains ont subi des pertes colossales, même si bien évidemment d’autres continuent de «faire de l’argent», profitant des écarts de cours monstrueux qui se produisent lors de krachs boursiers. Néanmoins, dans un contexte global de crise et de récession de nombreux observateurs voient d’un très mauvais œil l’instauration d’un nouvel impôt de bourse, qui viendrait s’ajouter à ceux déjà existants.

Face à autant d’adversité il n’est pas étonnant que la trop fameuse taxe sur les transactions financières réserve «quelques surprises» (12) et que Paris ait décidé d’officialiser récemment sa taxe «a minima» (13) La France vise désormais 1,1 milliard d’euros de recettes annuelles. Même si «le clan des pro-taxe semble s’élargir» au moins au niveau européen (14), la somme totale récoltée dans le meilleur des cas (50 milliards d’euros) ne sera jamais à la hauteur des enjeux que représente une «lutte fanatique» pour en finir avec la misère mondiale, si tant est que ce pactole y soit consacré. Comme le précise Anne Chryvialle dans le Figaro: «L’Etat pourrait être tenter de l’utiliser au renflouement des finances publiques.» (15)

De multiples éléments soulignent donc que cette taxe moralisatrice ne règlera rien en matière de pauvreté, sera difficile à mettre en œuvre et cela pour la simple raison que ses fondamentaux sont erronés. La Taxe nommée «Tobin» (au grand dam de son «propriétaire» qui a refusé que l’ultra gauche instrumentalise idéologiquement son concept) constitue «un impôt obligatoire négatif» qui sera mal perçu, rapportera peu et pèsera sur les échanges économiques et financiers. Seul «une arme de construction massive» - un  impôt volontaire facultatif à haut rendement» se situant dans une autre sphère - peut fournir de manière récurrente les fonds babylonniens nécessaires à «la lutte finale contre la pauvreté». Cette autre sphère, c’est l’industrie des jeux de hasard et d’argent (gambling). Cette arme, c’est une loterie mondiale caritative.

Les populations détestent les impôts et autres taxes mais adorent jouer et cela depuis la nuit des temps. C’est curieux mais c’est comme ça. Sociologue spécialisé dans le gambling nous observons ces pratiques depuis des années sans que notre curiosité intellectuelle s’en trouve émoussée. La constance ludique force le respect, au-dela de toute morale et de toute rationalité. Face à la pusillanimité des gouvernants mondiaux et des organismes internationaux à éradiquer la misère, exploitons pour la bonne cause cette quête ludique toujours inachevée. Vis à vis de la fiscalité, l’impot ludique possède l’énorme avantage de permettre à ceux qui veulent y échapper de le faire facilement. Il leur suffit de ne pas jouer. La loterie mondiale aura donc bonne presse. Tout le monde y sera favorable, y compris ceux qui n’y participeront pas.

Par ailleurs les populations ont depuis des lustres fait preuve d’altruisme et de solidarité, montrant souvent le chemin de la générosité aux Etats et aux gouvernants. Elles participeront massivement et volontairement à cette loterie solidaire pour joindre l’utile à l’agréable. Il est même probable que ce jeu mondial va créer des millions de nouveaux joueurs, qui seront tout heureux d’engager 1 euro, 10 euros…pour éradiquer misère et sous développement, tout en espérant gagner le pactole à 1 milliard ou les milliers de gains intermédiaires.

loterie nationaleBien entendu les loteries nationales et l’ensemble des opérateurs ludiques seront sollicités en premier chef pour organiser le maillage – en dur et virtuel – nécessaire à l’installation d’une telle loterie. Le click à 1 euro connaitra un succès mondial permanent sur le web. Internet va multiplier à l’infini la puissance de frappe de cette loterie mondiale dans sa version 2.O. Certes certaines loteries nationales participent déjà à l’aide au développement. La loterie néerlandaise a versé 1,35 millions d’euros au HCR (Haut commissariat aux réfugiés) en 2011 pour un total de 13,8 millions depuis 2002 (16). Mais on ne voit pas en fonction de quelle logique ces opérateurs de jeux dans le cadre de leur RSE refuseraient de participer, en organisant la logistique et l’architecture numérique nécessaire à une telle loterie. D’autant que ce jeu international ne phagocyterait en rien les différents produits commercialisés par les opérateurs ludiques nationaux.

Bien entendu les multiples organismes internationaux (ONU, Banque Mondiale, BIRD, FMI, OCDE, Unesco,OIT, FAO, OMS…) seront sollicités pour réunir les décideurs politiques, mettre en place les comités d’experts, évaluer les besoins, assurer les contrôles et la transparence. La également on peut supposer que les « grands de ce monde » dont certains veulent instaurer une taxe Tobin, auront à cœur de se réunir pour mettre en place politiquement cette loterie mondiale caritative.

Naturellement, comme pour la guerre, l’argent est le nerf d’un tel projet, et c’est bien d’une guerre dont il sagit: en finir avec la faim, la misère, le problème de l’eau, les drames humanitaires, écologiques, la paupérisation, y compris désormais dans les pays développés. Bien que pacifique elle exige un engagement fanatique. Cette contribution est donc aussi un appel. Pour initier un tel projet il faut donc en amont beaucoup d’argent. La également nous pensons que l’altruisme affiché par de nombreuses personnalités richichismes (de Billes Gates à Warren Buffet pour n’en citer que deux), en passant par la générosité de certains milliardaires (aux ETUN, au Mexique, en Chine, en Russie et dans différentes pays arabes) permettront de réunir les fonds préalables nécessaires pour lancer le projet. Taxer à nouveaux les riches pour lutter contre la pauvreté, les riches répliqueront: «on a déjà donné  et on remplit depuis des lustres ce tonneau des Danaïdes». Les inviter à construire volontairement les fondations qui permettront la mise en place d’une loterie mondiale caritative, ils répondront: yes we can (oui nous le pouvons).

Il y a quelque années, en marge de notre activité ethnosociologique sur le gambling et les jeux de hasard et d’argent (JHA) nous avions déjà lancé le projet d’une telle loterie. L’idée n’était pas «d’aider» ponctuellement les pays pauvres mais d’erradiquer le sous développement et l’ensemble des drames que connaît la planète de manière récurrente, en créant «un impôt volontaire au plutonium» qui produit plus d’argent qu’il n’en consomme et cela de manière pérenne. Cette proposition avait reçu un accueil médiatique non négligeable.(17) Plusieurs mois plus tard Christophe Blanchard Dignac (PDG de la Française des jeux) reprenait le concept avec quelques autres loteries nationales. Nous avons trouvé le procèdé curieux. Certes nous n’avons pas le monopole du cœur mais nous pensons que le produit de la FDJ et de ses consoeurs n’a ni l’ambition, ni la finalité d’une loterie mondiale caritative. Par ailleurs un aussi beau projet «ne saurait rapporter de l’argent» à des opérateurs ludiques qui ont déjà suffisamment de jeux attractifs pour exploiter la «poule aux œufs d’or» (par exemple Euromillions). Il doit donc être chapeauté par un organisme transnational indépendant à but non lucratif. Malgré ou à cause de la crise, nous pensons que le débat actuel sur la taxe Tobin et celui – éternel – sur «l’aide au développement» (18) doit être l’occasion de mettre sur les rails cette loterie mondiale philanthropique.

En final l’idée n’a rien de révolutionnaire. L’histoire des loteries indique que leur institutionnalisation comportait déjà une fonction caritative. Il s’agissait moins de faire jouer les gens pour les exploiter, que de combler les caisses de l’Etat sans lever de nouveaux impôts, de lutter contre les calamités agricoles, de restaurer les églises, d’aider les indigents ou les grands blessés de guerre, de financer de grandes infrastructures... Notre initiative ne fait que reprendre ce concept en le globalisant et en le mondialisant. Selon Philippe Kourilsky (Président de Facts initiative*) «deux milliards d’être humains sur les sept que compte la planète vivent dans la misère» (19) Pour faire cesser «cet immense scandale», il faut une solution radicale et pérenne qui sorte des sentiers battus il faut un engagement que tout le monde peut s’approprier.

Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin (sociologue) Lyon (France)

Dans une prochaine contribution nous définirons :

-les conditions ludiques qui permettront – outre le pactole à 1 milliard – de rendre cette loterie très attractive (taux de redistribution, lots en cash et en nature) -dans quelle mesure les grands groupes internationaux et nationaux pourront y participer (sponsoring, partenariat exclusif, lots en produits…). Car comme le précise Jean Claude Berthélemy (Paris I Panthéon Sorbonne) «on ne peut imaginer une stratégie efficace de lutte contre la pauvreté en l’absence d’une contribution des entreprises «  (20) les manières de résoudre «l’éternel débat de l’aide au développement «(18) sans tomber dans l’assistanat et afin de ne pas construire une nouvelle usine à gaz.

Notes :

  1. Respectivement monnaie américaine, chinoise, japonaise, indienne, russe, brésilienne, suédoise. Le pactole à 1 milliard est bien entendu un chiffre symbolique destiné à frapper les esprits. Il devra le cas échéant être réévalué par un comité d’experts tout en étant très attractif. A titre d’indication le gambling a récolté en 2011 - simplement pour la France ! - 31,6 milliards d’euros. Le record des gains a été atteint par l’Euro Millions : 162 millions d’euros. Une loterie mondiale caritative pourrait glaner plusieurs centaines de milliards et être dotée d’un big win à 1 milliard.
  2. « Tobin depuis 1972 » (France Info du 9 janvier 2012)
  3. Catherine Chatignoux : « Taxe Tobin : Sarkozy reçoit un soutien mesuré de la chancelière Merkel» ( Les Echos,10 janvier 2012)
  4. Catherine Chatignoux, Renaud Honoré : «  Taxe sur les transactions financières : Paris veut un grand coup d’accélérateur» (Les Echos, 5 janvier 2012)
  5. Jean Marc Vittori : « L’utopie d’une taxe Tobin nationale »  ( Les Echos, 9 janvier 2012)
  6. Eduard Tétreau : « La taxopathologie aiguë des candidats à la présidentielle »  (Les Echos, 6 février 2012)
  7. « Taxe sur les transactions financières : Le risque de délocalisation reste difficile à mesurer » ( Les Echos du 5 janvier 2012)
  8. Confer l’infographie : «  les plus importants centres financiers mondiaux «  ( Les Echos du 5 janvier 2012)
  9. Marina Alcaraz, Laurent Boisseau , « Taxe sur les transactions financières : les conséquences pour la place de Paris » ( Les Echos du 9 février 2012)
  10. Olivier Guéant, Matthieu Schlesinger : «  A ceux qui croient (encore) aux bienfaits de la taxe Tobin «  ( Les Echos du 10 janvier 2012)
  11. Marina Alcaraz : «  Le trading à haute fréquence, une activité décriée dans le collimateur des autorités «  ( Les Echos, 7 février 2012)
  12. Marina Alcaraz , Lucie Robequain, Laurence Boisseau : « Taxe sur les transactions : les dernières surprises «  ( Les Echos du 7 février 2012)
  13. Anne Cheyvialle : «  Paris officialise sa taxe financière a minima » ( Le Figaro du 7 février 2012)
  14. Anne Bauer : «  France, Allemagne, Espagne, Italie : le clan des pro-taxe s’élargit » (Les Echos, 9 février 2012)
  15. Anne Cheyvialle, ibid
  16. « La loterie nationale néerlandaise donne 1,35 millions d’euros au HCR «  ( www.unhcr.fr du 10 février 2012)
  17. “ Un sociologue propose une loterie mondiale contre la pauvreté ” : message A.F.P. , 11 février 2005) Entretien téléphonique avec Michel Deprost, journaliste au Progrès, « Solidarité : une loterie mondiale contre la pauvreté », Le Progrès 12 février 2005). “Une loterie mondiale pour lutter contre la pauvreté et le sous développement ” (« Une loterie mondiale contre la pauvreté ? “  Les dernières nouvelles Alsace 12 février 2005) Entretien avec Guillaume Cahour ( directe RMC info matin 17 février 2005 ,7H) Participation au journal du soir de TLM de Stéphanie Loeb ( TLM 17 février 2005, I9 h) Entretien avec Olivier Madinier journaliste à ITV pour Canal + à propos de notre article : “  une loterie mondiale pour lutter contre la pauvreté et le sous développement”. Tribune dans le quotidien gratuit Métro à la demande de Xavier Thouvenot : “ Une loterie mondiale pour lutter contre la pauvreté : un jeu de hasard éthique “ (Métro n° 656, 21 février 2005)
  18. David Ménascé (affilié HEC) : « Donner ou faire payer, l’éternel débat de l’aide au développement »(Le Monde du 6 mars 2012,3)
  19. Philippe Kourilsky : «  Evaluer la lutte contre la pauvreté «  ( Le Monde économie du 6 mars 2012,1-2)
  20. Jean Claude Berthélemy : «Deux visions divergentes du rôle des grandes entreprises : social business ou bottom of the pyramid (BOP)? un peu des deux « ( Le Monde économie du 6 mars 2012, p.3)

* : La revue électronique Facts (Field actions science) a organisé le 6 Mars 2012 à l’occasion d’un numéro spécial («Lutte contre la pauvreté entre don et marché ») une conférence à la Cité de l’architecture de Paris, en partenariat avec Le Monde Economie et Véolia Environnement. Confer (Le Monde économie du 6 mars 2012, p : 1,2,3)

© JP Martignoni , Lyon, France, Mars 2012, 204.doc

2012-02-24

2012 année de richesse: un nouveau jeu de grattage de la Française des jeux à la symbolique forte par temps de crise

2012 annnée de la richesseAvec sa nouvelle loterie instantanée : «2012 année de richesse» la Française des jeux qui a surperformé l’année dernière invite les Français à conjurer la crise par une prophétie autoréalisatrice de la même veine que la tautologie probabiliste vertueuse qu’elle a déjà utilisée dans ses publicités: «100 % des gagnants ont tenté leur chance».

Après avoir surperformé en 2011 (+8,5% à 11,4 milliards €) (1) la Française des jeux (FDJ) - qui vient d’être confortée dans son monopole par le Conseil d’Etat (2) - est optimiste pour la nouvelle année et tient à le faire savoir. Après «2010 année en or», «2011 année de rêve», l’opérateur historique a lancé en début d’année une nouvelle loterie instantanée nommée «2012 année de richesse.» Malgré ou à cause de la récession annoncée dans la zone Euro, notamment pour la France qui vient de perdre son triple A, l’opérateur historique prend à contre-pied tous les cassandres de mauvaise augure pour faire rêver les français à un avenir meilleur et les faire «parier» sur «une sortie de crise». Certes, personne n’est dupe sur cette stratégie marketing positive. Ce jeu et son nom visent à conjurer le sort par une sorte de prophétie auto réalisatrice. Mais dans une période ou les crises économiques et ses soubresauts se succèdent de manière lassante et répétitive, la symbolique est forte, le clin d’œil ironique fait mouche.

Déclencher un cercle ludique vertueux

Après avoir lancé «Cash 500 000 euros» et ses relookage successifs qui répondait au «besoin de liquide & de cash» des Français en période de marasme, tout en exploitant la symbolique de l’Amérique (3), la FDJ continue «d’exploiter» positivement la crise. L’opérateur national souhaite déclencher un cercle vertueux dans le comportement ludique des français et les invite à ne plus broyer du noir mais à voir l’avenir en rose. Illusion chimérique de l’espérance ludique, méthode Coué adaptée à la praxis ludique dans un environnement morose? Chacun appréciera selon ses convictions et sa relation avec les jeux d’argent.

Comme pour la plupart des gratteux (4) le principe est simple. Il faut gratter chacun des 12 mois de l’année. Si vous découvrez deux symboles identiques, vous remportez le gain associé. Il existe une case «bonus» qui permet de multiplier ses gains par le nombre découvert. Plus de 22 millions de tickets seront mis en vente, mais il n’y aura pas de réimpression pour ce «jeu éphémère» qui coûte 3 euros. Attention cependant à la date de péremption. Si vous gagnez, vous n’aurez que 30 jours pour toucher vos gains à compter de la date de clôture publiée au Journal Officiel - auquel tous les français ne sont pas abonnés - mais disponible aussi heureusement sur le site fdj.fr.

La roue de la fortune représente les alternances du sort, la chance et la malchance

Le symbolique des couleurs apparaît forte mais ambivalente. Si les couleurs dominantes du carton à gratter sont «le jaune or» synonyme de richesse, «le rouge» (signal du danger qui incite à la vigilance) apparait fortement. Autant dire que si «la roue» qu’il faut gratter 12 fois est synonyme de fortune - la célèbre «roue de la fortune» attribut de la Déesse Fortuna (5) - , elle représente aussi les alternances du sort - la chance et la malchance – et est donc porteuse d’inquiétude. De la même manière, curieusement, la présence «d’Euros dorés» qui partent dans tous les sens comme dans une explosion, peut symboliser «l’éclatement tant redouté de la zone Euro», qui pourrait entrainer la fin de la monnaie unique. Heureusement la présence du mot «gain» - douze fois - est plus rassurante. Elle souligne que si ce jeu ne permet pas de «devenir riche», il autorise de nombreux gains intermédiaires confortables et un coquet pactole à 50 000 euros, «toujours bon à prendre par les temps qui courent».

Espèrance mathématique & espérance ludique

Malheureusement consumérisme ludique oblige, le tableau des lots imprimé au verso ramènent le joueur à la réalité du Taux De Redistribution (TDR) et à celle de «l’espérance mathématique» de toucher tel ou tel gain : Pour 1 500 000 tickets:

  • 215 000 lots de 6 euros
  • 75 000 de 9 euros
  • 25 000 de 15 euros
  • 10 000 de 20 euros
  • 2000 de 50 euros
  • 3000 de 100 euros
  • 20 de 1000 euros
  • 2 lots de 50 000 euros

Mais «l’espérance ludique et le plaisir du jeu réapparaissent quand le joueur gratte la roue et « dévoile » les multiples symboles. Traditionnels, les symboles associés à la chance et à la superstition ( trèfle à 4 feuilles, fer à cheval, étoile) sont bien là mais minoritaires. Il en va de même pour ceux associés à la richesse : diamant, billet de banque, bague, collier de perle. A l’inverse les symboles synonymes de vacances et de farniente (parasol, tong, Soleil, cocktail, appareil photo, hamac, transat, palmier), de voyage (valise, avion), d’achat petit ou grand (télévision, maison, voiture), de loisirs (note de musique, guitare) sont majoritaires et omniprésents; ensemble soulignant que ce jeu ne permet pas changer de vie mais permet de « se faire plaisir » ou de faire plaisir à une personne de son entourage…en cas de gain.

Trois vendredi 13 en 2012

En final bien entendu, impossible de dire si les vœux de l’opérateur de Boulogne se réaliseront macro économiquement en 2012. La surinterprétation subjective que nous venons d’effectuer ne doit pas nous faire oublier que ce n’est qu’un jeu, que «les temps sont durs», que les probabilités de «perdre» à ce jeu sont fortes, comme l’indique le tableau des gains. Mais c’est le principe de base des jeux d’argent que tous les joueurs acceptent quand ils s’engagent dans la «petite aventure ludique» des jeux de grattage. Difficile de dire si les joueurs vont gagner de l’argent en jouant à ce jeu, une chose est certaine, 2012 sera certainement «une année de richesse»… pour la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac, qui bénéficiera de «trois semaines de la chance», c’est à dire de trois vendredi 13.

Notes

  1. «Jackpot à 11,4 milliards d’euros de CA pour la FDJ», dépêche AFP du 3/1/2012
  2. «Le Conseil d’Etat conforte le monopole de la FDJ», dépêche AFP du 4/1/2012
  3. JP Martignoni : «CASH» : la Française des jeux lance une nouvelle formule de son jeu de grattage Cash 500 000 euros , un jeu au nom évocateur sur la thématique de l’Argent Liquide et de l’Amérique mais sur fond de crise économique (3 pages, novembre 2011)
  4. C’est la charmante terminologie utilisée par nos cousins et amis du Québec pour nommer les jeux de grattage
  5. Fortuna est une divinité allégorique du hasard, de la chance. Son nom dérive du latin fors qui signifie «sort». Elle est identifiée à la Tyché grecque. Elle représente le destin avec toutes ces inconnues et ces incertitudes. Ses attributs principaux sont la roue, la sphère, le gouvernail, la proue de navire et la très célèbre «corne d'abondance».

© JP Martignoni , Lyon, France, février 2012,199

2012-02-10

PIC ET PIC…. ET PMU: Pick 5, un nouveau pari proposé par le Pari Mutuel Urbain ou il va falloir «choisir»

Am stram gram, pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam, am stram gram!«Am stram gram, pic et pic et colégram, bour et bour et ratatam, am stram gram!» Tout le monde a encore enfoui dans sa mémoire juvénile cette comptine au vocabulaire curieux que beaucoup ont utilisé dans leur enfance de manière automatique pour «faire un choix ludique aléatoire», sans trop savoir où et quand ils avaient appris cette formule et quelle en était sa signification et son origine. (1) Il serait d’ailleurs intéressant d’aller vérifier dans les cours de récréation des tout petits, si l’usage de cette «formulette d’élimination» perdure dans les jeux enfantins, ce qui confirmerait au passage le formidable pouvoir d’engendrement de la transmission intergénérationnelle, socle magique de socialisation.

Quelles que soient les origines de cette comptine, qui apparaissent anciennes et curieusement font sens dans le registre des jeux d’argent qui comportent une part de hasard, cette formule permet de «faire un choix» et c’est bien ce que propose le PMU avec son nouveau jeu - «Pick» en anglais signifie «choisir» «sélectionner» - où il faut désigner les 5 premiers chevaux d’une course sans considération d’ordre. Pas facile malgré les apparences. Plaquette de lancement (2) et publicité (3) insistent sur la sagacité et la «force» dont devra faire preuve le turfiste pour gagner à ce jeu.

Pick5 Cette plaquette met en scène de manière humoristique un jockey – au «physique de jockey», c’est-à-dire pas très grand et plutôt maigrichon - qui montre ses biceps ostensiblement comme s’il défiait le turfiste en lui disant: «il va falloir que tu sois fort». Plus qu’une joute agonistique, il faut voir dans cette représentation, un clin d’œil à «ces petits hommes» qui font courir les chevaux de courses, un hommage à ce métier parfois très dangereux où l’on se lève tôt. Monter un cheval n’est pas un jeu, c’est une activité professionnelle intense dont on parle peu. Plus largement, la présence du jockey souligne que le GIE PMU n’organise pas seulement des jeux d’argent mais finance avant tout l’ensemble de «la filière cheval».

Les trois principes simples de ce nouveau pari (un seul rapport, une course par jour, une faible mise) indiquent que ce jeu ne s’adresse pas qu’aux turfistes chevronnés mais vise un large public. L’ambivalence de la cible visée par le PMU se confirme quand on consulte les tarifs. Si Pick 5 apparaît peu cher dans sa mise de base (1 euro) il existe un grand nombre de possibilités tarifaires (pas moins de 63). Selon la combinaison jouée, Pick5 peut atteindre 1820 € si on joue «en champ un cheval de base associé à 16 autres» et même 2002€ «en combinaison pour 14 chevaux». Autant dire que si la société dirigée par Philippe Germond ambitionne d’attirer des petits joueurs qui misent peu, elle indique dans le même temps aux «vrais» turfistes qu’il va falloir investir et continuer à «faire son papier» s’ils veulent gagner gros à ce jeu.

Certes les esprits chagrins, les anti jeu prohibitionnistes trouveront que le PMU a trouvé avant tout avec Pick 5 une nouvelle idée pour «piquer» encore davantage d’argent dans les poches des turfistes. C’est oublié un peu vite le caractère volontaire de cet impôt facultatif - donc démocratique - qui ne saurait impressionner le sociologue mais qui peut légitimement émouvoir le moraliste.

Pick5 - PMULe PMU est naturellement plus optimiste. Son slogan qui apparaît sous «le célèbre logo vert blanc rouge» - 2 chevaux qui symbolisent graphiquement deux disciplines des courses de chevaux: trot, galop - bien qu’en lettres minuscules à peine lisible, rappelle en permanence au turfiste dans une sorte de prophétie ludique auto réalisatrice positive: «on parie que vous allez gagner». Dans le même temps – ironie d’une politique de jeu responsable porteuse d’injonctions paradoxales qui peuvent avoir un jour un effet boomerang – apparaît sur fond gris de manière très visible presque agressive, la phrase d’information prévention: «jouer comporte des risques: dépendance, isolement, appelez le 09 74 75 13 13». Si le choix du 13 doublé a certainement été choisi pour des raisons mémo techniques et non sans une certaine ironie, le pouvoir d’engendrement ludique de ce chiffre symbolisant la chance et la superstition semble avoir été minoré, voire ignoré. Le chiffre «13» dans l’imaginaire des JHA suggère plus l’idée « d’entrer dans le jeu pour tenter sa chance» que celle d’appeler «sos joueurs en détresse».

Cette formule simple, courte et précise - mais qui omet pourtant curieusement de mentionner les risques financiers du gambling – commence à devenir célèbre mais ne possède pas encore la notoriété de celle utilisée pour lutter contre l’alcoolisme: «L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommez avec modération» Face à ces injonctions contradictoires de plus en plus déséquilibrées comme nous venons de le voir, l’avenir dira – notamment si des expertises indépendantes sont menées – si cette politique de jeu responsable doit continuer à monter en puissance pour atteindre celle menée en matière de lutte contre le tabagisme («Fumez tue !») où si au contraire elle est par trop envahissante voire contre productive, trop d’information standardisée répétée pouvant tuer l’information ou la rendre contradictoirement invisible.

Mais jusque là tout va bien. Le pari mutuel urbain vient pour la première fois de passer la barre des 10 milliards (+7,3% à 10,236 milliards €)(4). Non contente d’inventer de nouveaux paris - ici Pick 5 - , de se lancer avec succès dans le poker en ligne, de truster la première place des paris hippiques en ligne loin devant Zturf, elle installe un nouveau concept d’espaces de jeu - PMU City - dernièrement à Lyon, prochainement à Marseille. Une manière pour Philippe Germond de souligner fortement que si le PMU (qui n’a jamais été rétrograde en matière de paris à distance) a plongé avec succès dans le e.gaming , il tient à rester proche physiquement de sa clientèle.

Notes

  1. Cette comptine serait la déformation phonétique d'une comptine allemande qui commence par "Ein, zwei, drei". Une, deux, trois,Vole, vole, hanneton,Cours, cours, cavalier, Une, deux, trois. Une autre interprétation suggère que cette comptine trouverait son origine dans une incantation chamanique d'origine nordique utilisée lors des veillées funèbres chez les Francs (cf Jean Pierre Poly, "Am stram gram... la chevauchée des chamanes". L'Histoire no 305, janvier 2006)
  2. La plaquette de présentation précise: «Pick 5 il va falloir être fort ! nouveau pari, nouveau défi» (12 pages , janvier 2012)
  3. Par exemple dans le Parisien du 8 janvier 2012, page 7
  4. «le PMU franchit pour la première fois la haie des 10 milliards d’euros» , dépêche AFP du 5/1/2012

© JP Martignoni , Lyon, France, janvier 2012

2011-11-16

La FDJ lance CASH 500 000 euro!

Cash, loto de la FDJLa Française des jeux lance une nouvelle formule de son jeu de grattage Cash 500 000 euros , un jeu au nom évocateur sur la thématique de l’Argent Liquide et de l’Amérique mais sur fond de crise économique.

La Française Des Jeux ( FDJ) vient de sortir une nouvelle formule de son jeu instantané à 5 euros nommé «Cash». Ce jeu de grattage «vedette» (1) de l’opérateur historique – qui détient la part de marché la plus importante de la gamme (28% en 2010) - sera disponible dans ses 35 800 points de vente mais également – monopole oblige - en ligne sur fdj.fr.    Le Cash est le 4e jeu de l’opérateur derrière le Loto, l'Euro Millions et les jeux Rapido/Amigo.  La progression des ventes de Cash depuis son lancement en avril 2009 est spectaculaire: +79%. (133 millions de tickets vendus en 2009 - 665 millions d'euros, 238 millions en 2010 - 1,190 milliard d'euros). Cash «serait» actuellement acheté, d’après la FDJ, par «environ» 2,8 millions de joueurs (+ 1 million par rapport à 2009). En 2010, les jeux de grattage ont représenté 41,3 % du CA de la Française des Jeux, soit 4,193 milliards d'euros, sur un volume d'affaires global de 10,551 milliards.  D’après l’Agence France Presse (AFP), l’opérateur historique est le n°2 mondial des ventes de jeux instantanés, derrière la loterie italienne Lottomatica.

Cash devient «jaune doré» avec cette nouvelle formule. Véritable caméléon, Cash a déjà changé de couleur en février 2OIO, passant radicalement du bleu au vert. Cette première évolution faisait fortement émerger la «symbolique de la chance», traditionnellement associée à la couleur «verte» dans la culture ludique et les croyances des joueurs. Les 5 trèfles à quatre feuilles de la première version avaient par contre disparu au profit d’euros «dorés» qui existent toujours et qu’il faut gratter pour découvrir ses numéros «gagnants», qui bien entendu sont parfois «perdants». Avec un taux de retour aux joueurs (TRJ) de 75 %, Cash offre une chance sur 3,83 de remporter un lot, une chance sur 10 de retrouver sa mise de départ (5 euros), 1 chance sur 9 de la doubler (10 euros) et «une chance sur 4 millions de gagner 500.000 euros».

Abandonnant donc un peu «la couleur de la chance» - mais le vert reste omniprésent - et celle du «billet vert» au profit de la couleur «jaune doré», certains pourront y voir comme une symbolique, celle du temps de crise traversé ou la valeur «refuge» reste «l’or», au détriment de la «monnaie» et notamment du «dollar». Mais fondamentalement Cash ressemble toujours à «un bon du trésor», un bon au porteur, à une valeur mobilière… du temps ou ces titres n’étaient pas réduits à de la virtualité informatique. D’une belle couleur «or» avec plusieurs nuances, Cash est finement décoré avec différentes empreintes holographiques. Il se présente toujours sous la forme d’un rectangle cartonné grand format. Sa taille imposante (10x15), son coût (5 euros, soit 32F79), son aspect " billet de banque", lui confèrent ipso facto une certaine «valeur» et lui donne un côté «plus sérieux» que les autres cartes à gratter de la Française des Jeux .

Cash fait directement référence à l’argent, au besoin de «liquidité» que ressentent de nombreux Français face à la crise économique, que Pascal Lamy (2) a qualifié de«première crise globale de l’humanité». Et en période de crise, comme le dit un slogan boursier américain, Cash is King: l’argent liquide est Roi. La Française des jeux surfe ludiquement sur cette grave dépression, en répondant symboliquement au pressant besoin de cash que ressentent nos concitoyens.

Barré de deux traits le «C» de Cash ressemble au logo de la monnaie européenne (€) mais aussi au dollar américain ($) L’Amérique (à l’origine de la crise financière) est également présente à travers les 20 étoiles dorées à 5 branches qui rappellent celles figurants sur la célèbre bannière étoilée. La FDJ avait déjà exploité il y a quelques années «le rêve américain» et « la ruée vers l’or » avec une loterie nommée «cash 20 000» . La FDJ ne cache pas qu’elle s’est inspirée pour Cash des jeux de grattages américains (le premier jeu à gratter au monde a été lancé en 1974 par la loterie du Massachusetts).«Un design simple mais particulièrement évocateur de la thématique de l’argent inspiré des Best seller américain. Billet de banque, traitée de manière sobre et assumée»(3)

Cash épouse l’air du temps, exploite la crise, mais reste positif et ludique. Si la dépression actuelle augmente ce que le sociologue Robert Castel - nomme «la montée des incertitudes» (4) elle offre des possibilités de changements, de mutations, à condition de prendre des risques. De la même manière, le joueur est invité avec Cash à risquer son argent pour décrocher le pactole à 500 000 euros ou l’un des nombreux gains intermédiaires. Le succès de Cash s'explique par le besoin d’argent que ressentent les Français en période de marasme. Le succès de ce jeu «onéreux» n’a donc en réalité rien de surprenant dans une période de crise qui perdure. Il n'indiquerait pas un «excèdent» d'argent qui autorise la dépense ludique (théorie de la richesse) mais plutôt un «besoin» d'argent (théorie de la pauvreté). Le calcul économique des Français vis-à-vis de ce jeu serait le même que celui observable pour l'épargne. Inversé et contradictoire, ce calcul procède en réalité de la même logique. Il souligne une volonté forte - de plus en plus pressante - d’essayer d'améliorer l'ordinaire par tous les moyens. Mais par ailleurs il constitue une fuite en avant dans la dépense ludique qui, en cas de perte répétée, peut accentuer la paupérisation relative et s’inscrit non pas sur le registre du travailler plus pour gagner plus, mais sur celui - plus aléatoire - du jouer plus pour gagner plus.

Cash «n’est pas donné»  (5 €) mais en période de crise ce prix élevé n'apparaît pas forcément prohibitif car dans l'esprit du joueur " l'argent appelle l'argent". Dans ce domaine comme dans d’autres (banque, bourse, placement..) les Français semblent de plus en plus avoir compris qu’en matière d’argent, on ne prête qu’aux riches. En irait-il de même en matière de jeux? Le taux de retour au joueur attractif de Cash (75%) semble confirmer la maxime l’argent appelle l’argent. C’est le TRJ le plus important de la gamme des jeux de grattage. L’opérateur historique - toujours en situation de monopole mais désormais sous la surveillance de l’Autorité de la Concurrence (5) - a habituellement des taux plus modestes. Si le TRJ ne figure pas sur le ticket – ce qui indique les efforts à faire en matière de «consumérisme» – (6) le tableau des lots inscrit au verso précise l’importance des gains qu'autorise ce simple morceau de carton. Pour chaque «émission» (bloc de 12 millions de tickets) on peut gagner 3 lots à 500 000 euros mais aussi des gains substantiels à 100 000, 50 000, 5000 euros et une kyrielle de sommes plus modestes mais «toujours bonnes à prendre»: 5, 10, 20, 50, 100, 500 et 1000 euros. Certes, nous sommes loin des pactoles d'Euromillions, mais ces gains apparaissent extrêmement importants pour un «investissement» de 5 euros et beaucoup de joueurs estiment avec raison qu'ils ont plus de chance de gagner à ce jeu qu’aux deux loteries vitrines de la FDJ.

Cash peut intéresser les classes moyennes et supérieures mais, contre toute attente, également les couches sociales les plus populaires et les plus modestes qui souhaitent «flamber». Aux antipodes de la dichotomie primaire et simpliste véhiculée par la doxa du jeu pathologie maladie (joueurs flambeurs malades d’un côté , joueurs sociaux et raisonnables de l’autre) la sociologie des jeux de hasard indique que si les joueurs sont souvent des gagne petits et des gens raisonnables, ce sont tous potentiellement des flambeurs qui peuvent ponctuellement jouer gros jeu à la recherche du beau coup. Nous sommes sans doute avec «Cash» davantage dans le «petit investissement ludique aléatoire» que dans le coté «amusement» des autres jeux de grattage.

Cash apparaît également - et cela explique aussi son succès - comme un jeu simple. Il suffit de gratter et de vérifier des numéros. Les sommes potentiellement gagnables sont mentionnées vingt fois. Cette répétition visibilise l’attractivité théorique des pactoles petits ou grands. En outre même si l’on perd, on a souvent presque gagné. Par exemple un de vos numéros gagnants sera le 16 mais c’est le 17 qui rapporte 500 000 euros. Mince pas de chance. Mais en réalité cette proximité avec le numéro gagnant renforce considérablement «l’espérance ludique» individualisée du joueur et l’objectivation de sa perte: je suis pas passé de loin, la prochaine fois sera la bonne.

En final le succès de «Cash» (4,57 millions de tickets vendus par semaine en 2010) - obtenu sans campagne publicitaire - rappelle que les jeux basiques, les jeux simples, les jeux facilement accessibles au «bar-tabac du coin», intéressent encore grandement nos concitoyens, qui visiblement ne sont pas tous attirés par les jeux d’argent en ligne désormais autorisés sur Internet. 98 % du volume d’affaire de «Cash» se réalise dans les «points de vente traditionnels» de la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac, qui vient de publier un article dans la revue Pouvoirs consacré à «La révolution numérique des jeux d’argent» (7). Assurément ces jeux que nos cousins québécois nomment joliment «les gratteux» - et dont une bonne partie sont fabriqués à Montréal - (8) ont encore de beaux jours devant eux dans le réseau de proximité de l’opérateur de Boulogne Billancourt.(9)

© J-Pierre Martignoni-Hutin, Lyon, France, novembre 201,193.

Notes

  1. «Nouvelle version lundi du Cash, jeu de grattage vedette de la FDJ» , dépêche AFP du 12 novembre 2011
  2. Directeur de l’OMC
  3. «Cash : jeu de grattage éphémère, 2° éditions» ( Fiche presse de la FDJ, 23 août 2010, page 1
  4. cf l’interview de R. Castel, directeur à l’école des Hautes études en sciences sociales (Les Echos du 1° avril 2009)
  5. Sandrine Casini : «  La Française des jeux et le PMU sur la sellette : l’Autorité de la concurrence va examiner les possibles entraves au marché des jeux créés par les anciens monopoles »( la Tribune du 16 septembre 2010)
  6. JP Martignoni-Hutin : « IL FAUT DESORMAIS UN VOLET CONSUMERISTE FORT A LA POLITIQUE DES JEUX DE HASARD & D’ARGENT DE LA France » (JeuEnLigne.ca, novembre 2011) ( novembre 2011, 3 pages) (lescasinos.org du 15 novembre 2011, observatoire citoyen des jeux du 16/11) Article écrit à l’occasion du colloque : (« 60 ans de consommation, quel avenir pour la consumérisme ? (1951-2011), Colloque UFC/Que Choisir, Paris, 17 novembre 2011, Assemblée nationale)
  7. Christophe Blanchard Dignac, le révolution numérique des jeux d’argent (25-38), in Pouvoirs n° 139, Revue française d’études constitutionnelles et politiques, Les jeux d’argent, novembre 2011, 164 pages, Editions du Seuil. Abstract : Le secteur des jeux d’argent n’est pas une activité économique comme une autre. Pour rester une pratique récréative dans le cadre d’un modèle durable, il semble essentiel que l’offre de jeu d’argent respecte quatre principes fondamentaux que sont sa spécificité, la subsidiarité, la sécurité et la solidarité. Or, le secteur des jeux d’argent a subi de plein fouet la révolution technologique d’Internet. Depuis quinze ans, la Toile a brisé les frontières de ce domaine d’activité réputé sensible, provoquant l’apparition d’une multitude de sites qui, grâce à un déficit de régulation, se sont installés dans des « paradis du jeu » avec une offre pléthorique et des taux de retour aux joueurs très (trop) élevés. Malheureusement, la société civile est souvent obligée de payer le prix fort de cette évolution : blanchiment d’argent, corruption sportive et risques de dépendance se sont développés. Cet article fournit quelques pistes visant à penser autrement les jeux d’argent de demain. Référence électonique : Christophe BLANCHARD-DIGNAC, "La révolution numérique des jeux d’argent", Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°139, 2011, p.25-38. Consulté le 16-11-2011. URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/La-revolution-numerique-des-jeux-d.html
  8. Lire le passionnant article de Mathilde Visseyrias - journaliste du Figaro toujours très bien informée sur les activités de l’opérateur national… - dans le Figaro.fr du 5/10, qui précise la politique à venir de la FDJ en matière de jeux de grattage et le détail de leur fabrication et acheminement. Extrait : « La semaine dernière, les machines ont sorti des tonnes de tickets Cash, le premier jeu de grattage de la FDJ (28 % des ventes), dans une nouvelle version jaune, qui sortira le 14 novembre. Ces tickets seront acheminés par bateau jusqu'à Anvers en quinze jours, puis par camion dans un entrepôt de la FDJ en région parisienne. Ils seront ensuite dispatchés chez 35 000 détaillants. Afin d'éviter vols et fraudes, c'est là seulement qu'ils seront «activés» dans le système informatique de la FDJ. Cette année, la loterie française va imprimer environ 2 milliards de tickets à Montréal, soit 40 % de la production de l'usine. «Un logiciel génère le nombre de gagnants par bloc de tickets imprimés», explique Raymond Goudreault, vice-président en charge des opérations. Les presses tournent à 18 km/h, dans un bruit assourdissant. Chaque ticket superpose une vingtaine de couches d'encre. Les rebus sont détruits et recyclés. «La gâche est de 18 %, reconnaît Richard Gratton, vice-président en charge des services techniques. Le plus gros pourcentage de rejet se produit au niveau de la mise en train.» (Mathilde Visseyrias, La Française des jeux change ses jeux de grattage, Le figaro.fr économie du 5 octobre 2011)
  9. Siège de la Française des jeux

2011-11-15

Il faut désormais un volet consumériste fort à la politique des jeux d'argent et de hasard en France

consumérisme ludique«60 ans de consommation, quel avenir pour la consumérisme ? (1951-2011)», (Colloque UFC/Que Choisir, Paris, 17 novembre 2011, Assemblée nationale)

L’affaire des deux gagnants introuvables de la Française des jeux (FDJ), nous a donné récemment l’occasion de déborder ce sujet d’apparence anecdotique à travers la question de l’anonymat et celle de la forclusion des tickets gagnants de la FDJ , pour aborder celui plus fondamental d’un «consumérisme ludique» vs jeux de hasard et d’argent.(1) La tenue prochaine d’un colloque (2) consacré au consumérisme - présidé par Jean Luc Warsmann, député des Ardennes, Pdt de la Commission des lois - nous permet de poursuivre le débat sur ces consommateurs que sont les joueurs et l’absence d’un consumérisme ad hoc.

Cette manifestation, qui sera clôturée par Alain Bazot Pdt de l’UFC Que Choisir et ( sous réserve) Frédéric Lefèvre (secrétaire d’Etat au tourisme), nous paraît importante. Outre le parterre de personnalités annoncées, elle balise de nombreux domaines qui concernent la consommation, les consommateurs et l’évolution de leur comportement, dans un environnement macroéconomique en crise, un marché de la consommation en pleine évolution (e.commerce, développement durable, consommation responsable…) et avec un consommateur lui-même en pleine «révolution culturelle» (3) , terreau sans doute favorable à une «révolution consumériste» qui fait défaut . Les thèmes abordés seront les suivants :

  • Quelle évolution des marchés depuis 60 ans (consommation de masse, forfaits, packages, crise économique, crise de la consommation…)
  • Des modes de consommation en mutation (santé, consommation durable, e.commerce, internet…)
  • Le législation existante est-elle encore adaptée? (droit, réglementation, harmonisation européenne…)
  • Comment renforcer l’efficacité du droit (le consommateur justifiable oublié, prévention des litiges, action de groupe, class action, réforme du consumérisme français, les institutions publiques de la consommation sont elle accessibles pour le consommateur ?

Autant de questions qui concernent directement les millions de joueurs de la FDJ, du PMU, ceux qui fréquentent les casinos, les cercles et désormais les nombreux internautes qui jouent désormais au poker, aux paris hippiques et sportifs en ligne.

Outre les personnalités déjà citées, notons parmi les intervenants la présence de Robert Rochefort. Habillé de ses habits de député Européen , il n’en reste pas moins celui qui a dirigé jusqu’en 2009 le Centre de Recherche pour l'Étude et l'observation des conditions de vie (CREDOC). Il aura peut-être en mémoire l’époque lointaine - préhistorique par rapport aux rapports Trucy pourtant précurseurs et vis-à-vis de la loi sur les jeux en ligne de mai 2010 - ou nous sommes venus plancher au CREDOC ( 4) sur les jeux d’argent, les joueurs, les espaces de jeu. Remarquons aussi, même s’il ne sera pas présent physiquement, la participation de Michel Barnier sous forme d’un message aux participants. Cette présence symbolique du commissaire européen chargé du marché intérieur et des services - et auteur du petit livre vert (5)  , vade-mecum européen du gambling – fait sens. Elle souligne l’importance que l’ Union Européenne (UE) accorde au consumérisme, et pas seulement bien entendu dans le secteur des jeux.

Assurément le joueur - bien que le «produit» qu’il consomme ne soit pas «comme les autres» - ne saurait être exclu de ce débat et naturellement les jeux de hasard – en dur et en ligne – n’échappent pas à cette évolution. Les millions de Français qui «consomment» - quotidiennement, hebdomadairement ou occasionnellement - du jeu sont directement concernés… ou devraient l’être. Nous avons cherché sur Google la récurrence d’apparition de la formule «consumérisme ludique». Force est de constater qu’elle n’apparaît , quand les deux termes sont liés, que dans certaines de nos contributions répertoriées par le moteur de recherche. Si cet éclairage n’a rien de scientifique, et si nous ne revendiquons pas la paternité de ce néologisme, cette quasi-vacuité constitue un signe indirect de l’absence d’un consumérisme consacré au gambling.

D’une certaine manière le joueur, c’est la persona non grata d’une terra incognita qui se nommerait consumérisme ludique. Le gambler apparaît essentiellement comme «client» (loin d’être toujours Roi et c’est bien là tout le problème) chez les opérateurs, «contribuable» pour le Ministère du Budget, «malade» potentiel pour la doxa du jeu pathologie maladie. Il apparaît aussi parfois – très rarement au regard du nombre de joueurs - comme «délinquant, tricheurs, interdit de jeu» («volontaire» s’il vous plait) et là, la police des jeux joue légitimement son rôle. Alors bien entendu on n’enferme pas les joueurs en prison parce qu’ils sont joueurs (quoique qu’on a déjà entendu dans nos enquêtes certains directeurs de casinos proposer de mettre à l’ombre les interdits de jeu récidivistes) mais il est vrai qu’une vision «foucaldienne» (6) pourrait assez facilement présenter l’Etat ludique comme un Etat total, le gambling comme une industrie totale ou les opérateurs publics et privés se retrouvent en réalité sur l’essentiel. Un essentiel se situant très loin «d’un consumérisme ludique bien pensé, qui reste à construire».

Le joueur a beaucoup d’obligations, peu de droits. Il doit accepter ce qu’on lui propose. A cause de cet opprobre qui pèse encore un peu sur le monde des jeux - cette industrie du vice - il est le plus souvent un consommateur discret, fidèle, conciliant. Il accepte tout car il peut difficilement faire autrement. Il conteste rarement et quand il le fait, sa démarche individuelle reste dans l’anonymat d’une relation client atomisée à chaque opérateur, se situant aux antipodes de l’idée consumériste.

Le joueur, unique financier de l’industrie des jeux (beaucoup des acteurs du champ ont tendance à l’oublier), contributeur bienveillant et pérenne de ce «merveilleux impôt volontaire» serait peu ou prou (et plutôt beaucoup que peu) exclu en réalité de la politique des jeux, de la législation et réglementation le concernant. Nombre de jeux, prix, obsolescence des jeux, légalisation de certains jeux d’argent prohibitions d’autres, bonus, taux de redistribution ( appelé curieusement officiellement taux «de retour» au joueur (TRJ) comme si on accordait généreusement «en retour» quelques «subsides», dans une «théorie du don contre-don» revisitée le plus possible à la baisse pour en théorie lutter contre le jeu excessif , mais très loin de la générosité de l’échange cérémoniel analysé par Marcel Mauss dans son «Essai sur le don») (7), on pense pour lui, on décide pour lui. Il doit continuer à jouer mais pas trop, comme le veut la politique de jeu responsable, mais suffisamment pour assurer «le modèle économique des jeux en ligne». Quand , comme actuellement, il apparaît un peu volage sur les paris sportifs en ligne, on s’inquiète,  «il faut les rendre plus attractifs». Mais s’il joue trop, on le médicalise du côté de la doxa du jeu pathologie maladie, on se gausse de lui du côté d’une certaine pensée intellectuelle ethnocentrée qui dénonce «cet impôt des imbéciles».

Alors bien sûr il y a parfois quelques actions médiatiques qui mettent en lumière ce Robinson Crusoé qu’est le joueur consommateur, qui conteste rarement sur l’île déserte du consumérisme ludique. Affaire «Brick», plus sérieusement affaire «Riblet» et concept anti-scientifique et anti-consumériste «d’aléatoire prépondant» régissant la distribution géographique des gains des jeux de grattage. Plus récemment joueuse d’Euro millions qui s’est aperçu que les conditions de ce jeu (notamment pour jouer «gros jeu» facilement) n’étaient pas les mêmes dans les différents pays de l’UE. Les turfistes les plus anciens se souviendront de l’affaire de M. X – alias Patrick Demoutis – (8) qui soulevait également la question consumériste du «gros jeu» malgré son aspect délictuel que nous ne saurions bien entendu cautionner. Les « vieux » clients de la FDJ se souviendront aussi du jeu Tapis vert, modifié et ensuite supprimé car «l’espérance ludique» et les logiques ludiques des joueurs avaient battu «l’espérance mathématique» des probabilistes de l’opérateur historique ( 9). Point commun, toutes ces affaires ne se sont pas terminées par des actions ou débat consuméristes mais par une action en justice.

Pour véritablement entendre parler du consommateur joueur de jeux d’argent, il vaut mieux aller en Europe et notamment du coté de l’UE qui souhaite par exemple «créer un cadre européen pour protéger les consommateurs européens et mettre en place un label de confiance unique jeux d’argent et de hasard européen sans risque», ( 10) On trouve également dans certains pays de l’Union – par exemple en Belgique - un intérêt accru pour les consommateurs joueurs à travers des travaux universitaires (celui de Pierre Grégoire sur «la protection du consommateur face aux jeux d’argent et de hasard sur Internet») (11) ou associatifs (par exemple les enquêtes réalisées par le centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs» (CRIOC) (12) ou éditoriaux (le bulletin de l’ OPEP : l’observatoires des politiques économiques en Europe) (13)

En France le constat en matière de consumérisme ludique semble pauvre, pour ne pas dire inexistant. Citons un numéro spécial de la revue UFC/ Que Choisir en 2009 qui - et c’est louable - en a fait sa «Une», mais dont le titre indique les limites de l’opération: «Les jeux d’argent au banc d’essai : les vraies chances de gagner, les jeux en ligne sont-ils dangereux ?» (14) Signalons «Le site officiel de l’administration française» (service-public.fr) qui publie 4 fiches d’information sur le jeu, mais dont le titre est sans doute un peu présomptueux «Tout savoir sur les jeux d’argent» (15)   La 1e fiche concerne les lotos et les loteries. Il est rappelé que les jeux d’argent basés sur le tirage au sort sont le monopole de La Française des Jeux, à l’exception des jeux forains ou associatifs traditionnellement tolérés. La 2e fiche traite le cas des paris hippiques et sportifs. La 3ème fiche précise le fonctionnement des casinos et des maisons de jeux (qui peut entrer dans une salle de jeux, comment y entrer et combien cela coûte-t-il). Enfin, la 4e explique en quoi consiste le poker en ligne, seul jeu de cartes avec mise d’argent autorisé sur internet. Ces fiches sont complétées par une série de questions-réponses : 1 : comment peut-on jouer ou parier de l’argent sur internet de façon sécurisée ? 2 : comment peut-on se faire interdire de jeux ? 3 : quels sont les jeux d’argent autorisés aux mineurs ? 4 : un mineur peut-il entrer dans un casino? 5 : que peut-on faire en cas de pratiques déloyales dans des jeux d’argent? Si ce consumérisme institutionnel est louable, il doit certainement être revisité, après avoir expertisé pour savoir s’il est accessible au consommateur joueur.

Autre démarche (quasi officielle) susceptible d’instruire - pour partie mais pour partie seulement - le concept de consumérisme ludique, celle de l’AFNOR à travers la Norme « jeu responsable, engament de services vis-à-vis des joueurs» ( réf PR NF X50-021). L’agence française de normalisation a «tenté» de composer une commission de normalisation «représentative», dédiée à la question de la responsabilité des opérateurs de jeu relative à la mise en œuvre de leur politique de jeu responsable et regroupant les principales parties prenantes (les opérateurs de jeux d’argent et de hasard, les associations de défense des consommateurs, SOS joueurs, adictel….) Le problème c’est que cette démarche était «initiée» (et sans doute financée?) par la Française des jeux. Invité (16) nous avons refusé de participer à cette commission de normalisation (qui avait des allures «d’auberge espagnole», tout le monde pouvant y participer) et parce que nous ne souhaitions pas brader notre expertise. D’autres acteurs centraux du dossier ont quitté la commission dès la première séance de travail, certainement conscients du conflit d’intérêt générique et des stratégies mises en œuvre par les initiateurs du projet. Après 18 mois de réunions, le comité  «Jeu responsable Française des jeux /Afnor» a semble t il accouché d’une souris en octobre 2011 et c’est «en exprimant leur profonde déception, face à ce constat d’échec que les participants ont quitté la salle de réunion et que la solution du report des travaux a été retenue» Mais il est difficile d’apprécier si le but de cette commission dirigée par Raymond Bovero (Française des jeux) - publier une norme pour l’ensemble des opérateurs de jeu, des types de jeux et des canaux de distribution - a définitivement échoué car le document final était prévue dès le départ pour juin 2012.

Si toutes ces initiatives sont à saluer, chacun reconnaîtra que nous sommes très loin de «l’esprit même de l’idée consumériste». Il s’agit uniquement le plus souvent d’avertir, d’informer, de protéger (voir de soigner) le joueur consommateur, dans la bonne tradition d’un consumérisme institutionnalisé (et désormais médicalisé pour le plus grand bonheur de la doxa du jeu pathologie maladie et celui du business du jeu compulsif ) qui n’a jamais fait recette, mais rarement de lui donner de nouveaux droits et surtout «un droit de regard , d’intervention, de décision, de proposition» sur la politique des jeux de l’Etat, et vis à vis des politiques des jeux des différents opérateurs.

Pour toutes ces raisons – mais notre approche est très réductrice - il est désormais nécessaire de mettre en place un «consumérisme ludique moderne» dédié aux jeux d’argent, dans le cadre de la modernisation de la politique des jeux voulue par le gouvernement – notamment par la loi de mai 2010 sur les jeux en ligne - et inaugurée par le Président de la République lors de son passage au Ministère de l’Intérieur.

Le sujet social qui s’engage dans l’aventure ludique des jeux d’argent et cotise à cet impôt volontaire avec une belle constance, ne peut plus désormais apparaître comme «le joueur idiot», c’est à dire «celui à qui on prend l’argent du bout des doigts sans lui serrer la main». Une saine politique des jeux ne saurait se construire éternellement sur le dos des joueurs, qui pourraient un jour avoir l’idée de se «regrouper» pour «agir». Il est vrai qu’avec des millions de consommateurs très actifs, le marché des jeux pourrait être un terrain privilégié pour les class actions. Certes, sur ce registre il convient d’être prudent car si «l’action de groupe» (qui a fait quelques éclats Outre Atlantique en matière de tabac) peut apparaître comme le fer de lance de la révolution consumériste, elle signale peut-être aussi l’absence d’un «consumérisme moderne non vindicatif», seul à même de repenser la relation producteur-consommateur (opérateurs/joueurs) dans un rapport gagnant-gagnant (win/win) qui refuse la posture post-soixante-huitarde d’une lutte illusoire et rétrograde contre la société de consommation ou contre la société ludique.

© JP Martignoni , Lyon, France, novembre 2011, 192

Notes

  1. JP Martignoni-Hutin : « CONSUMERISME LUDIQUE(1) : Gagnant du Loto à 8 millions introuvable, gagnant d’Euro millions à 162 millions toujours inconnu…au-delà de l’anecdote du ticket perdu, du joueur étourdi, cette actualité pose certaines questions ( délais de forclusion, anonymat…) qui concerne un consumérisme ludique – inconnu en France – susceptible de mieux défendre l’intérêt des joueurs » ( octobre 2011, 3 pages) (lescasinos.org du12 octobre 2011)
  2. "60 ans de consommation : quelle place, quel avenir pour le consumérisme ?" organisée à l'occasion du 60e anniversaire de l'UFC-Que Choisir. (Paris, jeudi 17 novembre 2011 salle Victor Hugo, Immeuble Jacques Chaban-Delmas , Assemblée nationale)
  3. Philippe Jourdan, François Laurent, Jean-Claude Pacitto, A nouveaux consommateurs, nouveau marketing, Collection: Fonctions de l'entreprise, Dunod, 2011 - 208 pages (confer également : les Echos du 7/11/2011 , « Le consommateur nouvelle génération »)
  4. JP Martignoni, intervention au CREDOC dans le cadre du séminaire de socio économie Jacques Dumontier, discutant Michel Messu, coordinateur : Christophe Fourel ( Paris , Credoc, Mai 1994)
  5. Michel Barnier : Livre vert sur les jeux d’argent et de hasard en ligne dans le marché intérieur (Commission européenne, Bruxelles, 24.3.2011, 39 pages)
  6. Michel Foucault ( 1926-1984) philosophe, militant, est connu pour avoir mis en lumière («Surveiller et punir» - 1975) certaines pratiques de la société par ses institutions à l'égard de certains individus regardés avec méfiance et exclus, par un enfermement en règle dans des structures fermées, spécialisées, (asiles, prisons, casernes, écoles…) inspirés du modèle monacal, ce qu'il a appelé « institution disciplinaire ».
  7. « Essaie sur le don », Marcel Mauss, étude publiée dans l'Année sociologique, 1923-1924, rééd. in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Puf, coll. « Quadrige », 2001.
  8. Confer l’ouvrage de Richard de Lesparda, La maffia du tiercé, collection Aventure n°276, Edit : J’ai lu, 1972, 185 pages
  9. Sven Ortoli, le hasard envoie le Tapis Vert au tapis (Science & Vie n°848, 1988, 13-1)
  10. «Les jeux d’argent et de hasard en ligne dans le marché intérieur: une action à l’échelle de l’UE est nécessaire »(CESE - Comite économique et social européen : un pont entre l’Europe et la société civile organisée. CESE - info, octobre 2011/8, 7)
  11. Pierre Grégoire : « La protection du consommateur face aux jeux d’argent et de hasard sur Internet» (Mémoire : Europe, concurrence et consommation, 2° année master droit, promoteur Paul Nihoul, Université catholique de Louvain , Belgique, 2009/2010, 69 pages)
  12. Adultes et jeux », Crioc (centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs) , Bruxelles, juillet 2011, 17 pages (enquête par téléphone réalisée en janvier 2011 , n=647, comparaison par rapport aux études réalisées en juillet 2007, janvier 2009, janvier 2010)
  13. Broussolle Damien  ( Large Université de Strasbourg) «  Ouvrir les jeux d’argent en ligne à la concurrence ? , Bulletin de l’observatoires des politiques économiques en Europe (OPEE) , n°21, hiver 2009
  14. «Les jeux d’argent au banc d’essai : les vraies chances de gagner, les jeux en ligne sont-ils dangereux ? » (60 millions de consommateurs n°439, juin 2009 )
  15. «Tout savoir sur les jeux d’argent» , 4 fiches d’information Service-public.fr Le site officiel de l’administration française, du 22-9.2011
  16. 16. Afnor normalisation, lettre circulaire du 21 mai 2010, Fatma Bensalem, AFNOR, département services, management & consommation


À lire: la réaction du chercheur Jean Leblond à ce billet: Anticonsumérisme actif

2011-11-08

Les pouvoirs des jeux d'argent & les jeux d'argent et le pouvoir

Le pouvoir et les jeux d'argent en FranceLe dernier numéro de la revue Pouvoirs (1) - la revue Française d’études constitutionnelles et politiques dirigée par Olivier Duhamel, Marc Guillaume et Claire Zalc - aurait pu s’intituler , Les pouvoirs des jeux d’argent, les jeux d’argent & le pouvoir, tant il est vrai que la Politique des jeux – produit d’une lente construction historique – comme le précise Simon Georges (2) dans son article, révèle une tentative constante de maitrise étatique qui passe par la prohibition, l’interdiction/autorisation, pour aboutir à différentes formes de régulation/fiscalisation toujours partielle et en construction, la dernière en date datant du 12 mai 2010 et concernant les jeux en ligne. Mais si cette loi, note ce «fonctionnaire» (3), a recomposé la régulation des jeux et permis l’émergence d’un droit commun, elle a procédé à l’encadrement légal d’un secteur - le gambling virtuel - qui s’est essentiellement développé au départ «en marge de l’intervention de l’Etat».

C’est sans doute pour cette raison que Jean-Pierre Alezra – le patron de la Police des jeux - souligne (4) que la révolution des jeux par internet et la mondialisation ludique, favorisent «les dérives criminelles» de l’ensemble du secteur et qu’il convient de ne pas baisser la garde en matière de droit pénal et «d’adapter le dispositif français», qui repose sur un service d’enquête spécialisée, un arsenal législatif, un traitement judiciaire pour lutter contre toutes les formes de fraude et de mainmise du crime organisé dans le domaine du jeu.

Mais par définition, cette «révolution numérique des jeux d’argent» (5), que Christophe Blanchard Dignac (PDG de la Française des jeux) analyse dans le détail et - c’est à souligner - dans un esprit d’ouverture («il n’y a pas dans ce domaine une opposition entre libéraux et interventionnistes…le débat ne fait que s’ouvrir») ne concerne pas uniquement la France. Francis Donnat maitre de requête au Conseil d’Etat, actuellement référendaire à la Cour de Justice de l’UE, détaille avec précision (c’est sans doute l’article le plus didactique) les contradictions de la position Européenne. Il n’y a pas de texte de droit spécifique applicable en matière de jeux d’argent, qui ont été exclus du champ d’application de la directive sur le commerce électronique et aussi de celle relative aux services dans le marché intérieur. F. Donnat montre, avec de nombreux exemples, que faute de droit, c’est la «jurisprudence» de la Cour de justice de l’UE qui a progressivement forgé les règles.

François Trucy (Sénateur) - après avoir analysé - en sociologue - les multiples aspects du gambling, qualifié de «phénomène social majeur» (5), rappelé à l’opposition l’absence de variation significative des politiques des jeux suivant la couleur des partis au pouvoir, narré de manière critique la chronologie de la loi de mai 2010 qui s’est faite dans «l’urgence» décrétée par le gouvernement et le ministre du budget de l’époque (Eric Woerth)- revient sur cet aspect européen du dossier. Après, avoir rappelé la « partie de bras de fer «qui s‘est jouée entre l’Etat Français et l’UE et notamment le commissaire MC Creevy, après avoir reconnu «qu’il n’est aisé pour un gouvernement de dire qu’il légifère sous la contrainte, fut elle européenne» le Sénateur du Var croit pouvoir espérer, que le «petit livre vert» (6) de Michel Barnier soit «le document plus ou moins fondateur d’un début de politique des jeux dans l’UE.»

Retour salutataire en France avec l’article du professeur de droit Jean Louis Harouel (Paris 2 Panthéon Assas) qui montre que la longue histoire du jeu en France – de François 1° au pari en ligne (7) – est en fait l’histoire d’une longue prohibition, que l’Etat a su dépasser après de nombreuses vicissitudes, pour assurer la sécurité des jeux et des joueurs, tout en procurant «d’importantes ressources à la collectivité». Assurément, les principaux acteurs politiques qui viennent d’autoriser les jeux en ligne et débattre dans les deux Assemblées, ne pensaient pas autrement que leurs prédécesseurs. En ce sens, il y a bien une continuité dans la Politique des jeux Française, malgré ses retards incohérences et contradictions, c’est celle de la continuité de l’Etat… Croupier, qui souhaite contrôler/exploiter ce «merveilleux impôt volontaire », ce que personne ne conteste. C’est la double casquette de l’Etat Croupier qui est contestée par certains, le montant de la fiscalité, l’aspect liberticide d’une partie de la réglementation, ensemble qui à terme peut être préjudiciable… à l’Etat lui même.

Mais cette longue histoire des jeux en France a laissé des traces «décousues» dans le droit privé, «très imprégné des anciennes conceptions morales», nous dit Pierre Yves Gautier dans un excellent article (8) Ce professeur (Paris 2 Panthéon Assas, auteur de Contrat Spéciaux, Defrenois 2011, dont un titre est consacré au jeu et pari) souligne qu’il serait urgent de recodifier le régime légal du contrat de jeu, coincé entre le «vieux code civil», conservateur du droit commun de la France sur ce chapitre et qui reste inchangé, alors que le droit spécial de plus en plus libéral s’épanouit en marge.

Curieusement, c’est à Guy Carcassonne, membre du comité de rédaction de la revue Pouvoirs - et qui à notre connaissance n’est pas un spécialiste du jeu - que nous devons l’article le plus enlevé de ce dossier consacré au gambling. Monsieur Carcassonne nous parle de jouissance, de plaisir, de risques, de temporalités existentielles car il a compris que le jeu recèle «quelques mystères»(9) et ne correspond pas simplement à l’acte d’un acteur rationnel. Citation: «Plus de passé, plus d’avenir car seul existe l’instant présent et, si le sort est favorable, ce présent est celui d’une grâce.»

Il emporte également notre adhésion quand il souhaite «reconsidérer les idées reçues» sur les joueurs, par exemple celle que tout joueur est un «ludopathe en puissance». La charge contre la doxa du jeu pathologie maladie est cinglante, sévère, justifiée. Ils se reconnaitront. Nous aurons moins l’impression de prêcher dans le désert désormais. Citation: «La troisième idée reçue est celle selon laquelle le joueur cherche d’abord à perdre. Quoi que très répandue - on ne lui connaît pas d’autres sources qu’une psychanalyse à la hache. Qu’elle vienne de praticiens tout a fait étrangers au jeu et n’y comprenant rien ou qui, joueurs eux-mêmes, peinent à l’assumer, ou encore d’analystes qui n’ont été confrontés qu’à de vrais malades ou qui se craignent tels - elle est tout simplement absurde.»

Ce professeur de droit public (Paris X Nanterre), qui a pris par ailleurs une position politique courageuse en 2009 sur «tout ce qui dissimule le visage», conclut avec maestria : «Non les joueurs ne sont pas les damnés de la terre, et il serait peut être temps de finir par l’admettre.»

© JP Martignoni , Lyon, France, novembre 2011, 191

Notes

  1. Pouvoirs n° 139, Revue française d’études constitutionnelles et politiques, Les jeux d’argent, novembre 2011, 164 pages, Editions du Seuil
  2. Simon George , le droit public des jeux émergence et mutations d’une forme originale de maitrise étatique, ibid. 77-89
  3. Simon George est un pseudonyme utilisé par un fonctionnaire, docteur en droit public et spécialiste du droit du jeu, précise la publication
  4. JP Alezra & Véronique Degermann, Le droit pénal du jeu, ibid. , 103-118
  5. Christophe Blanchard Dignac, le révolution numérique des jeux d’argent, ibid. 25-38
  6. Livre vert sur les jeux d’argent et de hasard en ligne dans le marché intérieur, présenté par Michel Barnier (Commission européenne, Bruxelles, 24.3.2011, 39 pages)
  7. Jean Louis Harouel, de François 1° au pari en ligne, histoire du jeu en France, ibid. 5-14
  8. Pierre Yves Gautier, passions et raison du droit en matière de jeux d’argent, ibid. 91-101
  9. Guy Carcassonne, de quelques mystères du jeu, ibid15-23
  10. JP Martignoni-Hutin, une sociologie du gambling contemporain, ibid. 51-63

2011-11-02

Les trois paradoxes de la politique des jeux française

Les joueurs au centre de tout les intérêtsSauf quand tombe un pactole de 162 millions (Euro Millions), une tirelire à 10 ( Quinté+), que la Française Des Jeux cherche un joueur étourdi qui a oublié de venir retirer un gain de 8 millions (Loto) ou qu’un casse vide les caisses d’un casino, les jeux de hasard font rarement la Une de l’actualité des grands médias. Il faut dire que ce secteur sensible – le gambling – n’a rien de stratégique, même s’il pèse d’un poids certain au niveau économique, fiscal, sociologique. La clause de revoyure de la loi sur les jeux en ligne, qui arrive à échéance le 13 novembre, doit être l’occasion pour le gouvernement de faire le point sur sa Politique Des Jeux et doit permettre aux autre acteurs du champ de débattre sur les multiples enjeux de cette politique, comme le fera la prochaine livraison de la revue Pouvoirs (1)

Comme l’ont précisé différents rapports récents (2) - et notamment celui du Sénateur François Trucy (3) - il s’agissait davantage, par cette législation, de réguler une activité illégale existante que de libéraliser de manière sauvage la totalité du marché ludique. C’est désormais chose faite. Les joueurs internautes peuvent maintenant – dans la légalité – jouer au poker en ligne, parier sur les courses hippiques ou de nombreux sports, tout en étant «presque» certains de ne pas se faire duper sur des sites mafieux. L’affaire Full Tilt Poker – une salle de poker en ligne accusée par la justice Américaine d’être une chaîne de Ponzi – indique en effet que la surveillance des opérateurs virtuels ne constitue pas une mesure liberticide, mais favorise au contraire le gambling virtuel, tout en défendant les intérêts des joueurs pour éviter qu’ils ne se fassent pigeonner.

La modernisation de la Politique Des Jeux de la France, inaugurée par Nicolas Sarkozy avec les casinos quand il était Ministre de l’intérieur et qui a abouti à cette fameuse loi du 12 mai 2010, apparait donc un succès, quoiqu’en disent ses détracteurs. L’accusation des «amis du Fouquet’s» – vs jeux d’argent – a fait long feu. Si certains «amis du Président» ont «profité» de cette loi dite «d’ouverture maitrisée à la concurrence», les deux opérateurs historiques (FDJ et PMU) sont loin d’avoir été lésés, bien au contraire. C’est en réalité de manière certaine (et le dernier rapport du Ministre du Budget en témoigne fortement ) (6) un double intérêt national – public et privé - et la volonté de se mettre à jour vis-à-vis des directives et injonctions européennes, qui ont prévalu dans les choix gouvernementaux, après de nombreux arbitrages, un gros travail parlementaire et sénatorial, ensemble qui souligne que la France n’est pas une République Des Jeux… bananière.

Néanmoins pour passer d’une politique d’intérêt national – qui peut paraître protectionniste et contradictoire à certains égards – à une politique d’intérêt général, trois paradoxes devront un jour ou l’autre être levés. Cette rupture permettra d’aboutir à une Politique des jeux pacifiée qui, sans oublier son devoir de responsabilité, soit ambitieuse et n’ait pas peur de son ombre.

-Le premier paradoxe c’est celui bien connu d’Etat Croupier. Chacun le reconnaît le gambling qui traîne une symbolique sulfureuse ancienne liée à son histoire, doit être contrôlé, surveillé, réglementé pour éviter toute tricherie et de nombreux autres dérives (blanchiment…). C’est ce que fait l’Arjel pour les jeux en ligne, la Police des jeux pour les casinos et les courses… Le problème quand l’Etat est croupier c’est, d’une part que la réglementation peut être perçu comme de l’auto régulation, d’autre part que les règles ne sont pas les mêmes pour tout le monde. L’autorité publique peut avoir tendance à privilégier l’opérateur dont il est l’actionnaire majoritaire. L’opérateur historique de son coté va avoir tendance à faire comme bon lui semble. Par ailleurs, plusieurs autres volets de la politique des jeux vont avoir du mal à être mise en place de manière cohérente et crédible, à cause de cette double casquette portée par l’Etat.

-C’est le cas par exemple de la politique de jeu responsable qui entraîne un deuxième paradoxe. Dans le cadre du projet de loi sur les jeux en ligne, les pouvoirs publics ont fortement accentué leur politique de jeu responsable (information/ prévention, numéro vert, lutte contre le jeu excessif, le jeu des mineurs, les interdits de jeu….) Soucieux de santé publique, et afin de répondre aux attentes européennes de protection des joueurs, ce concept de jeu éthique a néanmoins été fortement instrumentalisé par certains professionnels de l’addiction – en conflits d’intérêts dans cette affaire - constituant une doxa scientiste fortement contestable et fortement contestée par les autres chercheurs en sciences sociales (sociologues, économistes, historiens…). Passion ordinaire, pratique sociale et culturelle, le jeu est un Fait Social avant d’être une maladie. Par ailleurs cette politique de jeu responsable apparaît rapidement en contradiction avec la libéralisation partielle des jeux en ligne, nonobstant la croissance accrue des jeux en dur opérée par la FDJ et le PMU ces dernières années, avec une forte accélération ces derniers mois. Ce paradoxe a été souligné avec vigueur par l’autorité de la concurrence dans son Avis du 20 janvier 2011, «Ainsi, la lutte contre l’addiction au jeu entraîne nécessairement la recherche d’une limitation de la consommation, et partant, de l’offre de jeux, alors que le droit de la concurrence vise à stimuler la concurrence pour améliorer les conditions de vente d’un produit ou service et en faciliter l’accès le plus large possible au consommateur».

-Dernier paradoxe celui d’un libéralisme ludique qui – contradictoirement – serait principalement basé sur la réglementation et la fiscalité. A cause des deux paradoxes cités avant, l’autorité publique et la représentation nationale ont crû bon de manière préventive, de fortement réglementer et fiscaliser les jeux en ligne. Chacun à rajoutant une couche au cours de la navette parlementaire, comme si la classe politique voulait se donner bonne conscience, comme si l’Etat voulait sécuriser sa fiscalité. La critique de la réglementation est bien connue, elle n’a jamais été démentie. Trop de réglementation peut tuer la réglementation et peut même tuer le business, notamment quand il est en cours d’installation, comme c’est le cas pour les jeux en ligne. Idem en matière de fiscalité. Conscient de cette réalité, et face aux résultats financiers moins bons qu’attendus, les responsables du dossier veulent désormais «rendre plus attractifs» les jeux en ligne en jouant notamment sur une baisse de la fiscalité, mesure revendiquée et soutenue par les professionnels du secteur. Ce à quoi Valérie Pégresse, vient de répondre que face à un dossier aussi complexe et qui met en cause la fiscalité des jeux en dur, la définition du PBJ, il fallait mener «un travail complémentaire approfondie» (4) qui vient d’être confié à Jean François Lamour. Au delà de son aspect technique très complexe, une question simple doit être posée: dans une économie de marché, l’économie d’un marché – ici le marché ludique sur internet – doit-elle être régie par la fiscalité, la réglementation ou en laissant jouer la libre concurrence, la loi de l’offre et de la demande. Cette problématique de la régulation économique, abordée lors du colloque organisé par Nicolas About (sénateur des Yvelines) en avril 2010 (5), la classe politique dans son ensemble devra un jour y répondre franchement.

Il y a sans doute plusieurs chemins pour aboutir à une bonne sécurité des jeux en ligne et à une «saine» fiscalité qui n’entrave pas le commerce du jeu virtuel ou en dur. Assurément à cause de son orientation et des 49 recommandations qu’il contient, le rapport d’évaluation que vient de remettre la Ministre du Budget au gouvernement (6) va fortement relancer le débat et faire couler beaucoup d’encre. Souhaitons cependant que les décideurs politiques en charge du dossier trouvent rapidement leur chemin de Damas, pour ne pas que l’aventure ludique des jeux en ligne se transforme en chemin de Croix liberticide. L’ensemble des acteurs du secteur devraient aborder de ces différents registres de manière sereine, car le succès des jeux de hasard en ligne, comme celui des jeux d’argent en dur, dépendra largement de l’environnement macro économique. Par ailleurs les protagonistes du champ concerné ont un intérêt commun. Ils souhaitent tous – comme les joueurs qui s’engagent dans l’aventure ludique – «remplir leur bougette»(7).

© JP Martignoni , Lyon, France, octobre 2011, 188.

Notes

  1. Pouvoirs (revue française d’études constitutionnelles et politiques), n°139, Les jeux d’argent ( à paraître en novembre 2011)
  2. Celui d’Aurélie FILIPPETTI et de Jean-François LAMOUR, celui de l’Afjel (Association Française du jeu en ligne) , celui de l’Arjel (Autorité de régulation des jeux en ligne)
  3. Rapport d’information n°17 , Sénat, 12 Octobre 2011, 315 pages
  4. «Taxation des jeux en ligne : pas de réforme, mais une mission à M. Lamour «(message AFP du 21 octobre 2011)
  5. «Quelle place, quel rôle pour les nouveaux entrants? «2° assises du jeu de hasard et d’argent, Paris, Palais du Luxembourg, 20 avril 2010.
  6. «Ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne» (Rapport d’évaluation du Gouvernement , loi n° 2010-476 du 12 mai 2010, octobre 2011, 71 pages)
  7. Ancien mot de la langue française qui désignait une bourse ou un coffre ou l’on met de l’or. Après avoir voyagé notamment en Angleterre, ce mot nous est revenu sous le terme Budget.

2011-10-13

Le consumérisme dans les jeux d'argent et de hasard

Gagner au loto, c.est comme trouver une aiguille dans balle de foinFrance: Le gagnant du Loto à 8 millions est introuvable... Au delà de l’anecdote du ticket perdu, du joueur étourdi, cette actualité pose certaines questions (délais de forclusion, anonymat…) qui concerne un consumérisme ludique susceptible de mieux défendre l’intérêt des joueurs.

«L’affaire » des deux gagnants de la FDJ qui ne sont toujours pas venus chercher leur pactole crée le buzz. Les médias - en dur et en ligne - multiplient les titres attractifs, parfois alarmistes (1), mettent en scène un «suspens» (2) , enquêtent sur le lieu de validation, imaginent des «scénarios» (3). Les agences de presse ne sont pas en reste. (4) Elles sont obligées de rendre compte des «communiqués de presse» de la FDJ et ils sont nombreux… L’opérateur historique bénéficie là d’une publicité gratuite qui se transforme indirectement en incitation au jeu, que certains observateurs pourraient critiquer ou juger indécente, dans le cadre de la politique de jeu responsable et raisonnable voulue par les pouvoirs publics. Souhaitons que la société, dirigée par Christophe Blanchard Dignac, n’instrumentalise pas trop les médias dans cette affaire, par exemple en jouant la montre, en maintenant artificiellement le suspens, en ne donnant pas toute l’information qu’elle détient, notamment pour le gros gagnant d’Euro millions à 162 «briques». L’opérateur public qui a le monopole des loteries et des jeux de grattage n’a pas dit qu’il ne connaissait pas le joueur du Calvados, il a précisé à l’AFP «qu’il n’avait aucune information à communiquer à ce stade» (5)

L’affaire fourmille déjà d’anecdotes qui vont renforcer les croyances des joueurs, tant il est vrai que Dieu n’est jamais très loin (6) quand il s’agit de jeu, quand il s’agit de donner ou de reprendre un argent qui tombe du Ciel. «L’inconnu du Calvados» - le gagnant d’Euro millions - a gagné le 13 septembre, celui du loto un 13 aout. Il a misé 2 euros dans une ville de Haute Loire: la Chaise Dieu.

Le gros gagnant d’Euro millions, classé directement à la 250 ° place des plus grosses fortunes française par le magazine Challenges, est sans doute connu de la FDJ mais organise son anonymat pour gérer sa nouvelle vie. Nouvelle naissance sociale pas toujours facile à assumer - voir certains de nos travaux confirmés par ceux de MM Piçon Charlot ( 7 ) - même si il ne faut pas sur-interpêter l’idéologie moralico-religieuse - symbolisé par la maxime populaire : l’argent ne fait pas le bonheur, tout à la fois morale d’objectivation des pauvres et morale de repentance des riches - car par ailleurs le bon sens sait aussi « qu’il y contribue fortement ».

Pour l’autre inconnu , celui à 8 millions , les raisons sont sans doute plus terre à terre . Il s’agit :

  • Soit d’un bulletin, perdu, égaré, d’un joueur étourdi, étranger, en vacances… ensemble qui indique de manière ambivalente que tous les joueurs ne tombent dans la fétichisation de leurs tickets de jeu ou a contrario qu’ils les cachent tellement bien qu’ils finissent par les perdre. L’affaire n’est pas si rare, depuis 1991 pas moins de 20 lots supérieurs à 1 million n’ont pas été réclamés. Quant à la totalité des tickets gagnants – petits ou grands – perdus dans la nature ou qui sont jamais arrivés à l’encaissement, la FDJ en connaît le nombre et le montant et les chiffres doivent être impressionnants (d’ou l’idée de mettre fin à l’anonymat dans le cadre d’un consumérisme bien pensé, voir ci après)
  • Soit d’un joueur qui connaît très bien le règlement. Le gagnant a 60 jours pour se faire connaître et peut très bien venir le dernier jour pour empocher le magot. Brigitte Roth, responsable du service «grands gagnants» à la FDJ, signale qu’un joueur procédait ainsi pour croire jusqu’au bout qu’il avait peut être gagné.

Au delà de l’aspect anecdotique, cette affaire pose certaines questions à l’opérateur historique - par exemple celui de savoir pourquoi il a tant attendu avant de lancer au dernier moment un avis de recherche sous forme de communiqué et d’affiche: «Urgent : cherche gagnant auvergnat du Loto à 8 millions d'euros, merci se faire connaître impérativement avant mercredi minuit.» (dépêche AFP du 11 octobre 2011) .

Mais deux autres questions plus fondamentales peuvent être soulevées, elles concernent un consumérisme ludique – inexistant en France pour l’instant et donc qui reste à construire – susceptible de mieux informer et de mieux défendre les intérêts des joueurs, en l’occurrence ici des joueurs gagnants. Il ne s’agit pas de critiquer l’opérateur historique mais de voir si les choses pourraient être organisées autrement dans le cadre d’une politique des jeux consumériste, raisonnable et responsable.

  1. Le délais de forclusion des bulletins gagnants. A la FDJ il est de 60 jours. Pourquoi deux mois et pas 6 ou 12 , a contrario pourquoi pas 15 jours, une semaine ? Mystère et boule de gomme. Cette réglementation n’est pas inscrite dans le marbre, elle peut évoluer. Favorable à l’opérateur dans sa gestion, elle n’apparait guère intéressante pour les gagnants étourdis ou ceux qui ne connaissent pas le règlement. Alors que l’ensemble des tickets et lots sont dument répertoriés et informatisés, on ne voit pas pourquoi une telle date de péremption. Un bulletin gagnant c’est du quasi argent. Comme l’argent il devrait donc pouvoir avoir une vie plus longue… voire illimitée.
  2. L’anonymat. Certes - et c’est vrai - la FDJ assure l’anonymat des gagnants, s’ils le souhaitent vraiment. Ceci dit l’opérateur distille souvent pas mal d’information sur l’endroit, la date, le montant joué etc…. Mais si l’anonymat a des vertus pour le joueur quand il gagne un pactole, encore faut il qu’il sache s’il a gagné et qu’il n’ait pas perdu son ticket. Le revers de médaille de l’anonymat c’est que si le joueur est étourdi, il peut s’ouvrir les veines. La également on peut imaginer une évolution de la réglementation qui rendrait possible une sortie « volontaire » de l’anonymat quand le joueur le décide de «manière pérenne». Joueurs étourdis, occasionnels qui ne suivent pas les tirages, vacanciers, étrangers, mais aussi personnes âgées pourraient être intéressés par cette traçabilité qui leur permettrait - quoiqu’il arrive - de toucher leur gain petit ou grand. Cette perspective de transparence peut intéresser un grand nombre de joueurs et doit donc être évaluée. Alors certes, Fortuna caeca est – comme le dit la formule latine la fortune est aveugle – mais il sera bon sans doute qu’elle perde sa cécité quand il s’agit d’aider un gagnant à percevoir son gain.

Assurément la loi sur les jeux en ligne de mai 2010 a mis en place un certain nombre d’organismes (Comite Consultatif , Observatoire des jeux, commissions, Arjel…) susceptibles de travailler ces questions – et de nombreux autres dossiers - pour ensuite proposer une évolution de la réglementation et des règles du jeu, favorable à un consumérisme ludique qui défende les intérêts des joueurs, leur facilite la vie. Le marché des jeux va certainement à l’avenir continuer à s’ouvrir à la concurrence. L’auto régulation fixé par un seul opérateur national n’est plus de mise. En harmonie avec la volonté de l’Union Européenne, une saine politique des jeux nationale doit définir de nouvelles règles communes à tous les opérateurs – historiques et nouveaux entrants – qui défendent l’intérêt général, l’intérêt des joueurs et pas seulement celui des opérateurs. Les jeux en dur sont autant concernés que les jeux virtuels. A force de mettre en avant la protection des joueurs (politique de jeu responsable) qui aboutit parfois à une stigmatisation (joueur drogué ou malade) et à une instrumentalisation du jeu pathologie maladie par la doxa , on a fini par oublier que si les joueurs ont des devoirs – payer, ne pas tricher, jouer avec responsabilité - ils ont aussi des droits et notamment celui d’encaisser.

Flash dernière: Le 13 octobre - lendemain de la publication de cette article - le gagnant d’Euro millions était connu, déclenchant dépêche d’agence et nouveau buzz médiatique : pas moins de 230 entrées google/médias pour saluer « l’évènement ». (9) Comme nous l’anticipions l’heureux élu de la chance a semble t il appliqué la sage maxime populaire : pour vivre heureux vivons caché, qui explique pourquoi il a tardé à se faire connaître. Maligne, la FDJ a arrangé l’affaire en communiquant l’information un 13. Certains observateurs considèreront que c’est de bonne guerre…marketing, d’autres qu’elle exploite et renforce croyances et superstitions de nos concitoyens. Quant au gagnant inconnu du Loto à 8 millions il a désormais perdu car il ne s’est pas fait connaître avant les 60 jours. Certes la FDJ , c’est tout à son honneur, ne va pas se mettre l’argent dans la poche , le pactole sera remis en jeu en 2012 dans «la cagnotte de l’inconnu» mais la question de la mise en place d’un consumérisme ludique pour mieux défendre les intérêts des joueurs reste toujours d’actualité. A suivre.

© JP Martignoni , sociologue, Lyon, France, octobre 2011, 186bis.



Notes

  1. Loto : Où sont les gagnants ?France Soir - Loto : 8 millions d'euros cherchent propriétaire Metro France - Loto : Pour qui les 8 millions d'euros ?France 2 - La Française des Jeux lance un appel au gagnant auvergnat du Loto ...Libération - ‎11 oct. 2011‎Loto: Le gagnant d'une cagnotte de huit millions d'euros a jusqu'à ...20minutes.fr Avis de recherche : la Française des Jeux recherche un inconnu qui ...AggloTV - Huit millions d'euros gagnés en Haute-Loire il y a deux mois et ...La Montagne Loto : où est le gagnant des 8 millions ?Zoomdici. Loto : mais que fait l'heureux gagnant des 8 millions d'euros ?Entreprise-Saint-Etienne.com - Dans 48 heures, le gagnant du Loto en Haute-Loire aura perdu 8 ...Le Progrès 8 millions d'euros recherchent gagnant désespérément Linkktv Toujours à la recherche du gagnant...Haute-Loire Infos -Le mystère règne toujours sur les 162 millions du CalvadosLe Progrès etc…
  2. «Le suspens est à son comble , le gagnant qui a trouvé la bonne combinaison du loto le 13 aout 2011 n’a toujours pas donné signe de vie « précise TF1 news sur son site Lci/TF1 du 12 octobre : «Qui a mise 2 euros et gagné 8 millions d’euros au loto ? »
  3. «Un ticket , trois scénarios possibles « , Le Parisien.fr du 8 octobre
  4. «Euromillions : le gagnant aux 162 millions d’euros toujours pas connu »message AFP du 6 octobre 2011
  5. message AFP ibidem
  6. «Jouer c’est interroger Dieu dans le cadre d’un dossier sur les jeux d’argent : « L’Etat perd le monopole des jeux : qui va gagner des milliards ? »(Lyon Capitale , n° 676, mars 2009, 18-39)


Martignoni, J.-P. (1993). “ Faites vos jeux : essai sociologique sur le joueur et l’attitude ludique “( Paris, L'Harmattan, novembre 1993, collection Logiques Sociales, 283 p.) Martignoni, J.-P. “Madame Loto : analyse de la correspondance des joueurs de loto “ (L’Homme et la Société : Revue Internationale de Recherches et de Synthèses en Sciences Sociales, n°109, Juillet Septembre 1993/3, 93-104.) Martignoni, J.-P. " L'aventure ludique" (Society and Leisure / Loisir & Société , vol 17, numéro 1, 1994, 125-141 ) (Presse de l'Université du Québec, numéro portant sur : Le Jeu : Miroir de la société = Play : a reflection of Society)" Martignoni, J.-P. Le jeu un moyen de faire de l'argent et une manière de faire avec l'existence " (Les Cahiers Espaces n°38, Casinos & Tourisme, octobre 1994,136-144 )M. Pinçon & M. Pinçon Charlot, les millionnaires de la chance ( Payot & Rivages, 2010)

Euromillions : Le gagnant des 162 millions d'euros est enfin connu, France Soir - Et vous, que feriez-vous avec 162 millions d euros ?, RMC.fr - , EuroMillions : le gagnant a reçu 162 millions €BFMTV - , Euromillions : il a réclamé ses 162 millions au dernier moment, LeVif.be , Le gagnant a empoché ses 162 millions d'euros, France 2 - ‎ , Un pactole gros comme le Ritz: le gagnant de l'Euro Millions prêt ..., AFP , L'un perd 8 millions au Loto, l'autre empoche 162 à l'Euro Millions, Metro France - , Euro Millions: le gagnant des 162 millions a touché son chèque, Libération , Euro Millions: le gagnant aux 162 millions d'euros s'est fait ...Ouest-France

2011-10-08

«Va comprendre Charles !»

Les paris hippiquesFrance: Le PMU dépassera pour la première fois en 2011 la barre des 10 milliards d’enjeux, dont 1 milliard sur internet

Philippe Germond (PDG du PMU) peut se réjouir, la société qu’il dirige dépassera les 10 milliards d’euros cette année, si la tendance observée se poursuit.

-Il faut dire que le pari mutuel urbain - 11 000 points de vente - a considérablement augmenté son offre. Pas moins de 1044 réunions hippiques en 2011, contre 978 l’année précédente. Dans la course événement l’argent joué se répartit entre 12 jeux différents : quinté, quarté, tiercé, multi, 2sur 4, simple gagnant et placé, couplé gagnant et placé, couplé ordre , trio, trio ordre ! Faites vos jeux, rien ne va plus, ça commence à faire beaucoup. A tel point que certains tirent la sonnette d’alarme, comme Eric Hintermann, Pdt de l’association nationale des turfistes (ANT) : «le turfiste ne sait plus sur quel cheval jouer, ni sur quelle réunion miser» (1)

-Il faut préciser également que le PMU (deuxième opérateur mondial de paris hippiques) offre des pactoles dignes de Crésus. La cagnotte du Quinté Plus atteint actuellement 10,5 millions d’euros et elle augmente de 100 à 150 000 euros tous les jours. Ce cercle vertueux du big win stimule les turfistes et également les néophytes qui grâce à la formule Spot à 2 euros peuvent connaître les frissons du jeu sans rien connaître au monde de cheval. Cette croissance (+6,4%) est d’autant plus spectaculaire qu’elle se réalise tous canaux confondus et que le réseau des nombreux point de vente n’est pas en reste ( +4,2%).

-Le problème (social, politique…) c’est que cette croissance – P. Germond parle de « vraie dynamique – se fait sur fond de crise économique accrue. Ce « jouer plus pour gagner plus » déjà exploité avec succès par Christophe Blanchard-Dignac ( PDG de la Française des jeux) risque à terme de court-circuiter le désormais célèbre slogan présidentielle basé lui sur le labeur («travailler plus pour gagner plus»). Le problème c’est que cette offre qui augmente sans cesse, notamment du coté des deux opérateurs historiques, peut être objectivement considérée comme une incitation au jeu accru, en contradiction avec la politique de jeu responsable prônée par ailleurs par les pouvoirs publics. La clause de revoyure et la publication prochaine du rapport Trucy doit être l’occasion de relancer le débat sur l’économie des jeux dans son ensemble pour savoir si l’offre de jeux doit être totalement libre dans une économie de marché ou si elle doit être régulée et de quelle manière.

En attendant le PMU fait ses comptes et ils sont bons notamment en matière de jeux en ligne. La barre du milliard d’euros est déjà dépassée (2) . La croissance est de 42% pour les paris sportifs et de 23 % pour le poker. Si tout reste à faire en matière de sociologie des joueurs en ligne les statistiques de l’Arjel (3) permettent de dresser le profil sommaire des turfistes et d’apprécier le poids que représentent les courses dans les jeux d’argent sur internet.

Les paris hippiques arrivent en deuxième position du gambling virtuel, loin derrière le poker cependant. Mise moyenne hebdomadaire des turfistes 125 euros, contre 110 euros pour les paris sportifs, 80 pour le poker. C’est un succès pour le monde des courses et la filière cheval. La progression du nombre de comptes joueurs turfistes actifs dessine une courbe ascendante, régulière et progressive. On reconnaît là, la constance du turfiste qui, quand il s’engage dans son «travail ludique» (faire son papier, spectacle des courses, parier…), le fait dans la durée. Même si un plus haut semble avoir été atteint en février 2011 rien n’indique que la légère décroissance observable depuis perdurera. Habitué depuis des lustres à jouer par minitel, téléphone, télé interactive… , de nombreux turfistes ont trouvé naturellement le chemin de l’internet ludique. La montée progressive de la courbe du nombre de compte joueurs actifs paris hippiques, soulignent en final leur passion assumée pour le turf. Il suffit d’ouvrir une fois Paris Turf et désormais Geny Courses, pour comprendre quel labyrinthe ludique elles constituent.

L’indicateur de supervision du régulateur permet également de dresser une « typologie sociologique sommaire » des turfistes en fonction de leurs caractéristiques (âge, genre) et vis à vis des autres gamblers en ligne :

+La population qui joue aux paris sportifs en ligne apparaît nettement plus jeune (70 % ont moins de 35 ans dont 41% de 18-20) que celles des turfistes (26 % seulement ont moins de 35 ans) . (voir tableau A ci dessous) A contrario en toute logique les turfistes sont essentiellement des adultes matures (74% de 35 ans et plus) dont une population de 65 ans et plus non négligeable (9%) Les joueurs les plus âgés (55 ans et plus) qui s’adonnent au gambling sur internet, pèsent pour 27% en matière de paris hippique, alors qu’ils relèvent de l’épiphénomène pour le poker et les paris sportifs : 4%, dont 1% seulement pour les plus de 65 ans.

Tableau A: pop. francaise qui joue au paris sportif

+Les paris hippiques ( y compris quand ils s’exercent via le web) semblent conserver l’image d’un jeu réservé à une population mature, à des initiés qui ont accumulé expériences, connaissances et compétences en matière de turf au cours de leur «carrière» de joueurs, et notamment les 35-54 ans. (47%) Si elle possède un revers de médaille ( les jeunes adultes sont peu attirés par les paris hippiques y compris quand ils s’exercent en ligne: 9%), cette image a l’énorme avantage d’attirer également une forte population de seniors - les 55 ans et plus - qui ne semble pas effrayer par la modernité des paris hippiques sur internet, alors que cette même catégorie fuit pour l’instant d’une manière assez radicale le poker et les paris sportifs on line. Le fait que les populations turfistes soient plus âgées que les autres populations joueuses, ne signifie donc pas qu’elle soient rétrogrades en matière d’évolution technologique. En final les paris hippiques – un jeu qui a une longue histoire – semblent posséder une base économique, financière, culturelle, sociologique plus solide que les paris sportifs, activité ludique relativement récente qui a connu de nombreux soubresauts quand la Française des jeux a commencé à les exploiter. Cette base structurelle bien ancrée dans la culture populaire, expliquerait «l’homogénéité progressive tranquille de la courbe des comptes joueurs actifs hippiques», alors que celle des paris sportifs constitue une succession de montagnes russes… qui donne mal au cœur à certains opérateurs, au point que certains ont déjà jeté l’éponge.(TF1/Eurosportbet)

+Le genre apparaît comme une variable très discriminante pour les jeux en ligne. Les jeux d’argent en ligne sont très majoritairement pratiqués par les hommes (88%) La gente féminine participe très peu pour l’instant au gambling virtuel (12 %). Elle est nettement sous représentée, par rapport au poids qu’elle occupe dans la société française (51,4%).

+Pour les paris hippiques même si la tendance globale est similaire (81% d’hommes) (tableau B ci dessous) le «deuxième sexe» apparait largement représenté (19% de femmes). Si le monde du cheval, la filière et pout tout dire le PMU (qui bataille depuis des années sur ces deux questions : âge et genre) ne semble pas avoir complètement réussi à rajeunir sa clientèle pour atteindre «l’identité d’une marque populaire transgénérationnelle» (Confer Benoit Cornu directeur de la communication du PMU) ( 4) il semble par contre avoir réussi le pari de la féminiser davantage. Ces chiffres reflètent cette féminisation accrue, qui profite à l’ensemble des opérateurs hippiques et pas seulement au PMU. Traditionnellement associé au Bar PMU, univers masculin populaire de riches sociabilités interlopes mais aussi de fortes promiscuités longtemps enfumés et parfois alcoolisées, les paris hippiques à domicile sur internet ont visiblement attiré les femmes, davantage en tout cas que le poker et les paris sportifs virtuels.

Tableau: tendances aux paris hippiques

+La dernière information donnée par l’indicateur de supervision concerne «l’argent du jeu», la distribution des mises engagées par joueur. L’enseignement principal de ces données apparaît assez remarquable: 76 % des mises sont jouées par 10 % seulement des joueurs, aussi bien pour le poker que pour les paris sportifs. Plus spectaculaire encore : 1% des joueurs génèrent 51 % des mises pour ces deux types de jeu. Même réduite à cette dichotomie primaire et binaire fournie par le régulateur, l’information apparaît importante. Le marché des paris en ligne - au niveau de l’argent joué – apparaît extrêmement concentré.

Un calcul secondaire permet de connaître la moyenne jouée «par trimestre» en prenant la base de « plus ou moins 1OO euros » pour les paris sportifs, hippiques et les tournois de poker. Deux catégories se dégagent:

  • une première catégorie de joueurs composée de deux populations. Une population majoritaire (entre 61 et 70%) qui joue moins de 1OO euros par trimestre, une deuxième population non négligeable (de 35 à 39 %) qui engagent 100 euros et plus dans les paris sportifs ou dans les tournois de poker
  • une deuxième catégorie qui à l’inverse est composée d’une population de turfistes en ligne qui jouent majoritairement (54%) plus de 100 euros par trimestre

Tableau: joueurs par type de jeux

Ces quelques éléments d’analyse, loin d’être exhaustifs, confirment qu’une sociologie du gambling virtuel est nécessaire. Elle informerait objectivement les différents acteurs du champ et éviterait bien des instrumentalisations. Il convient une nouvelle fois de rappeler aux pouvoirs publics que c’est à l’ARJEL et Observatoire des jeux (ODJ) de réaliser ce travail de recherche et sans doute pas à l’Observatoire de lutte contre la toxicomanie, ou à la doxa du jeu pathologie en conflits d’interets dans cette affaire. Charles et les 6,5 millions de turfistes ne comprendraient pas que le Pouvoir (5), qui cherche plus que jamais à se rapprocher du peuple et à le représenter, assimile leurs passions ordinaires (6) pour le jeu et ici pour les courses, à une drogue.


© Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin, sociologue, Lyon, France, octobre 2011, 185.

Note sur le titre «VA COMPRENDRE CHARLES !» : Phrase célèbre d’André Pousse (décèdé en 2005) comédien qui symbolisait bien le coté populaire du monde des courses. Phrase prononcée par André Pousse en réponse à Guy Marchand dans une publicité pour le Pari Mutuel Urbain des années 1990. Le slogan de cette publicité était « Avec le PMU, aujourd'hui on joue comme on aime », et ces acteurs français (incarnant des parieurs chevronnés) s'étonnaient que les nouveaux joueurs gagnent, alors que ces derniers basaient leurs jeux sur le nom des chevaux, leurs dates de naissances et autres détails sans rapport avec la course. Dans la publicité télévisée, elles jouent au hasard, (…), les hommes sont sur l’hippodrome et se gaussent gentiment des femmes qui jouent leur date de naissance mais gagnent néanmoins : va comprendre Charles ! — (Jean-Pierre Martignoni-Hutin, Faites vos jeux : essai sociologique sur le joueur et l’attitude ludique, L’Harmattan1993, p.159)

Notes

  1. Isabelle Toussaint : «hippisme trop de courses tue les courses ?» ( Dépêche APF du 12 mars 2011)
  2. Christophe Palierse , Le PMU dépasse le milliard sur internet» (Les Echos du 6 octobre 2011)
  3. «Indicateurs de supervision : données trimestrielles» ( Arjel, 11 avril 2011, 8 pages)
  4. «Benoit Cornu, l’ouverture des paris en ligne a crée pour le PMU une opportunité de renouvellement « ( Igamingfrance.com , 20/IO/2010)
  5. A paraitre en novembre dans la revue Pouvoirs : JP Martignoni : «Une sociologie du gambling contemporain» ( Pouvoirs n°139, Les jeux d’argent, novembre 2011, 51-64)
  6. A lire ou à relire: C. Bromberger, Passions ordinaires, Bayard Editions, 1998, JP Martignoni : “Jeux, joueurs, espaces de jeu: le Course par Course du P.M.U.“ (Ethnologie Française n° 4, octobre, décembre 1992, 472-489) JP Martignoni : Le Turfiste (Les Cahiers de l'Imaginaire n°9, 1993, 59-90) JP Martignoni : «Jeux, joueurs, espaces de jeu : l'exemple des paris hippiques» (Migrants Formation n°96, Mars 1994, 103-116)

2011-09-20

France: Le PMU lance un quotidien consacré aux courses qui risque de concurrencer Paris Turf

France: Geny courses - paris hippiques Le lancement par le PMU le 24 septembre prochain d’un nouveau quotidien (Geny courses) consacré aux paris hippiques soulèvent un certains nombre de critiques : conflit d’intérêts, confusion des genres…(1) Certes Paris Turf a des bases solides (53 000 exemplaires vendus chaque jour) et appartient à un groupe Turf Editions (80 millions de CA) qui possèdent d’autres cordes à son arc (Paris Courses, Tiercé magazine, Week-end).

Mais la «Bible du turfiste» qui a perdu 10% de diffusion en un an selon l’OJD, risque d’être fortement concurrencer par ce nouveau quotidien hippique à cause de son prix. Il sera vendu 1 euro, contre 1,6O euro pour Paris Turf. En période de crise, comme on l’a vu dans la presse télé il y a quelques années, le prix ça compte. L’avenir dira si les turfistes modifient ou non leurs habitudes pour «faire leur papier»(généralement bien ancrées).

Le principal grief fait au PMU c’est – comme le précise Jean Arthuis – «le risque de conflit d’intérêts  quand un opérateur publie un journal de pronostics», d’autant qu’ici l’opérateur en question c’est l’opérateur historique, en position fortement dominante dans les paris en ligne et totalement dominante dans les paris hippiques en dur. E. Rohan Chabot (Zeturf) dénonce «un mélange des genres révoltant», JH Eyraud (PDG de Turf Editions) un « conflit d’intérêts manifeste ». Mais dans cette partie de poker menteur l’objectivité des protagonistes du dossier a ses limites. Ainsi si le PMU met en avant l’autonomie de Geny Infos porteuse du projet, il oublie de préciser que Geny Infos est détenu à IOO % par le pari mutuel urbain. Quant a Turf Editions il est lui même opérateur de paris hippiques en ligne…après une tentative avortée de se rapprocher de Zeturf…

Alors nouveau conflit d’intérêts dans le monde des jeux ? Un de plus pourrait on dire. Nous dénonçons depuis des lustres les conflits d’intérêts scandaleux existant par exemple entre la Française des jeux et la doxa du jeu pathologie maladie avec la fâcheuse impression de prêcher dans le désert. Nous nous battons depuis des années pour la mise en place d’un Observatoire pluridisciplinaire des jeux d’argent qui permettrait de les éviter tout en refusant la corrélation simpliste jeu=drogue, jeu=addiction, jeu= maladie, qui a une nouvelle fois crée un buzz médiatique très négatif pour le secteur (2) à l’occasion de la publication de l’étude de l’Observatoire des drogues et des toxicomanies (OFDT) (3) qui pose par ailleurs de nombreux problèmes politiques, méthodologiques, épistémologiques. Nous n’avons guère été soutenus dans notre démarche par les principaux protagonistes du secteur et notamment les opérateurs, syndicats professionnels, personnalités en charge du dossier… Ceux qui dénoncent actuellement «  la confusion des genres» dans cette «guerre ouverte dans la presse hippique» (4) seraient plus audibles s’ils dénonçaient tous les conflits d’intérêts qui sévissent dans le monde des jeux.

Pour aller de l’avant il faut que l’autorité publique renvoie «chacun à ses compétences» et mettre en place de manière forte la nouvelle architecture ludique prévu dans le rapport Trucy, à savoir Comité consultatif des jeux, Observatoire dédié qui soit à la hauteur (économique, sociologique, culturel…) du fait social que représente les jeux de hasard et d’argent et la socialisation ludique contemporaine. Ce n’est pas le cas actuellement. Souhaitons que la clause de revoyure qui arrive bientôt à échéance ne se contente pas de rafistoler la loi sur les jeux en ligne (fiscalité, TRJ…) mais soit l’occasion de revoir les bases et le contenu de cette architecture afin d’éviter confusions de genres et conflits d’intérêts.

© Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin, sociologue, Lyon, France, 178. Septembre 2011


  1. Laurence Girard, Xavier Ternisien : «Le PMU va lancer un quotidien hippique, pour la concurrence il y a conflit d’intérêts (Le Monde du 20 septembre 2011)
  2. « Jeux d’argent : 600 000 français ont des problèmes ( France Soir 19/9), « jeux de hasard et d’argent, 200 000 joueurs excessifs en France ( Le Parisien), «  jeux d’argent : 600 000 français totalement accros ( France Info 16/9), «  France 200 000 français malades du jeu ( destination santé du 19/9) « Addiction au jeu : 600 000 français menacés ( TF1 16/9) etc etc…. (google recensait 119 articles tous plus alarmiste les uns que les autres sur cette étude de 8 pages. Les opérateurs de jeu peuvent dire merci à la doxa du jeu pathologie maladie !
  3. Tendances N°77, septembre 2011 : Les niveaux et pratique des jeux de hasard et d’argent en 2010, 8 pages, OFDT ( sous la direction de JM Costes (ex directeur de l’Observatoire des drogues qui a été remercié il y a quelques mois ) et avec la collaboration notamment de Jean Luc Vénisse ( centre de Nantes financé par la FDJ et le PMU) et de Marc Valleur (centre Marmottan)
  4. Alexandre Debouté : « Guerre ouverte dans la presse hippique «  (Lefigaro.Fr du 19 septembre 2011)

2011-09-11

Jeux en ligne- France: trop de réglementation tue la réglementation

jeu en ligne...Après les 21 propositions (dont certaines antinomiques) du rapport Lamour/Filippetti et en attendant celui – le plus attendu - du Sénateur Trucy qui ne manquera d’en contenir un grand nombre, l’Arjel vient de publier pas moins de 65 «recommandations» à l’adresse du gouvernement pour qu’il modifie (améliore ?) la règlementation en matière de jeux en ligne. Ca commence à faire beaucoup ! D’autant que le lobby des jeux on line - l’AFJEL - n’a pas manqué dans son Livre Blanc d’en faire également.

Certes nous avons souligné dans plusieurs contributions - la France n’étant pas une République bananière - que les débats, rapports sénatoriaux, parlementaires sont indispensables pour aboutir à un consensus en matière de politique des jeux et afin de démentir le sous-titre du 1er opus de François Trucy (l’Etat Croupier le parlement croupion ?). Mais il est nécessaire de rappeler une évidence. Dans le secteur du gambling comme dans d’autres secteurs - trop de réglementation peut tuer la réglementation et même tuer le secteur censé être règlementé.

Le problème c’est que le consensus obtenu en 2010 ne provenait pas de recherches (scientifiques) ni même d’expertises (technocratiques) objectives mais était avant tout le fruit «d’arbitrages» subjectifs souvent politiques (aussi bien vis à vis de l’opposition, de l’opinion qu’au sein même de la Majorité) - véritables quadratures de cercle improbables. Le concept «d’ouverture maitrisée» illustre la symbolique sémantique de cette contradiction générique, tant il est vrai que la loi sur les jeux en ligne a pu apparaître légitimement, sous de nombreux aspects, comme une «fermeture maitrisée». Cette ambivalence frisait l’antinomie, d’ou l’activisme actuel pour modifier la loi avant la clause de revoyure.

La fiscalité – un mal français? - constitue sans doute la principale pierre d’achoppement du dossier qui, dès le départ, a fragilisé artificiellement la loi sur les jeux en ligne. Nonobstant les nombreuses contraintes techniques (onéreuses et compliquées pour les opérateurs) et alors que personne ne savait si le gambling virtuel constituait un nouvel eldorado ludique, on a vu la représentation nationale rivaliser pour fiscaliser joyeusement ce nouveau secteur. La gauche prohibitionniste, dans une belle contradiction démagogique dont elle a le secret, faisant naturellement de la surenchère en la matière. Noble volonté de l’esprit public de ne pas déshabiller Christophe et Philippe ( respectivement Christophe Blanchard Dignac PDG de la FDJ et Philippe Germond PDG du PMU) au profit de Stéphane (Courbit) ou de Nicolas (Béraud) tout en déjouant la rumeur complotiste anti Nicolas (Sarkozy) des «amis du Fouquet’s? Réflexe ancestral d’un Etat Croupier soucieux avant tout de remplir les caisses de Bercy quoi qu’il arrive et en oubliant la corrélation du couplet croissance/fiscalité? Les raisons de ce fiscalisme préventiste sont nombreuses et n’ont pas été avouées franchement, outre le fait qu’il est toujours facile de se donner bonne conscience en taxant un secteur de l’économie du vice considéré comme une vache à lait. Résultat des courses, à force de traire la vache par anticipation et avant même que celle ci n’ait prouvé ses qualités de bonne laitière, après un an d’exploitation des jeux en ligne, cette boulimie fiscale a fait long feu. Toutes les recommandations actuelles visent à revoir fortement à la baisse la fiscalité des jeux en ligne. Pléthoriques, loin d’être homogènes, ces propositions risquent d’entrainer de longs débats d’apothicaires, outre le fait que certains ne manqueront pas d’accuser le gouvernement d’avoir cédé au lobby des opérateurs.

La situation en matière de TRJ (taux de retour aux joueurs) est du même tonneau. Sans même s’interroger une fois sur le fait qu’après tout, dans une économie libérale, il n’aurait pas été absurde d’imaginer, d’expérimenter une totale liberté en matière de TRJ qui aurait permis une véritable concurrence, le développement du secteur, une lutte efficace contre les sites illégaux…. un TRJ maximal parfaitement subjectif, correspondant à l’idéologie d’une économie dirigiste, a été imposé arbitrairement ( 85%). On a même vu à l’époque l’ex Ministre du Budget ( E. Woerth) - pas plus spécialiste du gambling et de l’addiction qu’il ne l’était du prix d’un hippodrome (sic) , instrumentaliser la question du jeu pathologie maladie pour justifier ce TRJ particulièrement pingre. A l’époque nous avons vivement condamné cette intrumentalisation, pourtant repris pro domo par les responsables du dossier, les médias et agences de presse , la doxa du jeu pathologie maladie et certains opérateurs dont la FDJ. Pour redistribuer le moins possible aux joueurs le consensus était unanime. Scandaleux. Seul le sénateur Trucy ( c’est tout a son honneur car par ailleurs il est un chaud partisan du jeu responsable et la protection des joueurs) a mis un bémol à cette causalité improbable imposée par le soldat Woerth = TRJ élevé égal forcément addiction et addiction élevée. Bercy dans le même temps, mettant son véto pour empêcher les contrats de recherches susceptibles d’informer les pouvoirs publics et l’Arjel sur cette question et sur d’autres.

Nous n’avons pris que ces deux exemples mais il y en aurait de nombreux autres qui sont liés, par exemple la base sur laquelle doivent être imposés les jeux en ligne. Les décideurs et régulateurs semblent aujourd’hui découvrir que c’est naturellement le PBJ qu’il faut taxer et non le volume d’affaire (les mises). Certes gouverner c’est prévoir et on pourrait facilement accuser les pouvoirs publics et les différents acteurs en charge du dossier d’être de très mauvais prospectivistes, de ne pas savoir. Nous n’aurons pas la naïveté d’accuser le gouvernement et les acteurs du champ d’incompétence. Ils savaient. Les choix effectués proviennent des trop fameux arbitrages déjà cités et non d’ignorances, même si l’absence de recherches, la difficulté de mettre en place en place le CCJ et l’observatoire des jeux (la curieuse tentative de déstabilisation de F. Trucy), le fait que cet Observatoire ressemble pour l’instant plus à une Commission dominée par la doxa du jeu pathologie maladie et des associations familiales, qu’à un Observatoire scientifique des jeux, ont sans doute contribué à aveugler les décideurs du champ, sur de nombreux aspects du dossier (TRJ, fiscalité)…». De la même manière nous n’aurons pas l’outrecuidance d’accuser l’Arjel qui ne fait qu’appliquer avec zèle une régulation décidée par ailleurs. Nous poserons simplement différentes questions qui nous paraissent fondamentales, à l’ensemble des protagonistes du secteur :

  • L’industrie des jeux de hasard et d’argent est elle compatible avec la notion de jeu responsable, de lutte contre le jeu excessif? En voulant courir deux ou trois lièvres à la fois, le gouvernement n’a t il pas joué un double jeu un peu hypocrite (que la FDJ a poussé à l’extrème dans une belle duplicité, incitation au jeu accrue financement de la doxa du jeu pathologie maladie pour mieux la controler) qui l’oblige aujourd’hui à revoir sérieusement sa copie?
  • N’est il pas grand temps que les pouvoirs publics mettent sérieusement de la recherche et de l’expertise dans leur politique des jeux afin de que le CCJ puissent émettre des propositions au gouvernement basées sur des faits objectifs et non des arbitrages subjectifs. Cette rupture permettra en outre de lutter contre les différents lobbys (doxa du jeu pathologie, association, opérateur privés… et publics Française des jeux en tête !) qui confondent leur propres intérêts à l’intérêt général et afin de mettre en œuvre une politique des jeux nationale cohérente, ambitieuse, qui n’ait pas peur de son ombre, mais sache bien entendu étudier toutes les conséquences (positives et négatives) du gambling en ligne et en dur et celles de la socialisation ludique contemporaine, avant de prendre des décisions?
  • N’est il pas grand temps de réintroduire les millions joueurs – acteurs principaux qui financent entièrement cette industrie qui sans eux n’existerait pas – dans la Politique des jeux de la France. Ils connaissent mieux les jeux que la plupart des membres de la doxa du jeu pathologie maladie
  • Le dernier questionnement est sans doute le plus important: est ce véritablement le rôle de l’Etat et à fortiori le rôle du régulateur (cf les propositions de l’Arjel) de vouloir réguler économiquement le marché des jeux dans une économie de marché, en jouant notamment sur la fiscalité, le TRJ…? Est-ce le rôle de l’Etat et à fortiori celle du régulateur de rendre «plus attractifs les jeux en ligne», comme viennent de l’affirmer certains responsables, ou celui des opérateurs? N’est-il pas urgent que l’Etat redéfinisse les rôles, missions et compétences de chacun des acteurs du gambling, pour clarifier un dossier qui se complexifie sans cesse.

Avant d’aller plus loin tête baissée, nous pensons nécessaire que les protagonistes et décideurs du secteur s’interrogent à nouveau fondamentalement sur ces différents questionnements, (déjà soulevées par les sociologues et les économistes dans certains colloques) (1) et publications (2) par exemple à travers des Etats Généraux des jeux en dur et en ligne. Car en l’absence de débats de fond la pléthore des propositions et recommandations pour amender la réglementation sur les jeux en ligne apparaitront in fine forcément comme des «injonctions contradictoires» inachevées, susceptibles de mécontenter tout le monde et de ne rien régler sur le long terme.


  1. Martignoni, J.-P. (2010).» L’industrie des jeux de hasard et d’argent est-elle compatible avec les notions de jeu responsable et de développement durable? Intérêts, contradictions et enjeux.»(pp 226-232) Sophie Massin: l’ethique dans l’industrie du jeu : quels enjeux et quelle crédibilité ?(213-226) In C. Dunand, M. Rihs-Middel, & O. Simon (Eds.), Prévenir le jeu excessif dans une société addictive : D’une approche bio-pscho-sociale à la définition d’une politique de santé publique, Genève : Éditions Médecine & Hygiène., 2010
  2. Martignoni, J-P (2011), «De la révolution machines à sous à la politique jeu responsable en passant par la légalisation des jeux en ligne : une sociologie du gambling contemporain », Pouvoirs n° 139, Les jeux d’argent, 51-64, Editions du Seuil (à paraître novembre 2011)




© JP G. Martignoni-Hutin (sociologue), Lyon, France, 176. Septembre 2011

2011-08-20

Le double jeu de la francaise des jeux: un jeu dangereux

Christophe Blanchard DignacLa Française des jeux finance ses ennemis, les anti-jeu de la doxa du jeu pathologie maladie - notamment le centre du jeu excessif de Nantes dirigé par JL Vénisse - pour mieux les contrôler mais dans le même temps se lance dans une course effrénée à la croissance, jamais vue depuis sa création.

La politique éthique mise en œuvre par Christophe Blanchard Dignac (PDG de la Française des jeux) a pour conséquence en réalité - sous couvert d’une lutte contre le jeu excessif et le jeu de mineur - de produire plus de jeu.

Habile stratège - mais certains pourraient considérer cela comme de la duplicité - le patron de la FDJ a profité du débat sur le jeu pathologique, de l’inquiétude des pouvoirs publics en matière de santé publique, de la loi sur les jeux en ligne, non pour mettre la pédale douce en matière de développement mais au contraire, pour accélérer sa croissance tout azimut par une incitation au jeu accrue.

La politique de jeu responsable mis en œuvre par la Française des jeux va produire en final du jeu excessif… Les meilleures preuves de cette démonstration se situent dans les résultats de l’opérateur de loteries. En pleine crise économique il surperforme (+5,5 % en 2010) en dépassant pour la première fois la barre symbolique des 10 milliards. Dans le même temps la société dirigée par Christophe Blanchard Dignac a l’audace - ils se croient tout permis et ils se permettent tout - de lancer en juin 2011 «une campagne nationale contre l’addiction au jeu (1)» ! Au même moment Jean Luc Vénisse (financé à hauteur de 2 millions d’euros par la FDJ) associé aux addictologues M. Reynaud et A . Belkacem sortent un fascicule: «Du plaisir du jeu au jeu pathologique, IOO questions pour mieux gérer la maladie» Et Michel Reynaud d’affirmer dans France Soir du 6 juin 2011 que «de tous les opérateurs la Française des jeux est celui qui en fait le plus pour le contrôle et la prévention du jeu excessif. La boucle est bouclée. La collusion d’intérets marche à fond pour les deux parties en présence.

Dernières précisions qui montre le vrai visage de la Française des jeux : l’inflation et les chances de gagner. L’opérateur historique profite du lancement de nouvelles formules, de nouveaux jeux, pour augmenter fortement ses prix et diminuer tout aussi fortement l’espèrance statistique qui permet de décrocher la cagnotte. Ils se croient tout permis et ils se permettent tout. Ainsi en 2008 le Loto passe de 1,2 euros à 2 euros et l’espèrance statistique évolue d’une chance sur I4 millions à une chance sur I9 millions. Pour le nouvel Euro Millions sorti en mai 2011 la FDJ a fait encore plus fort. La probabilité de trouver les 7 bons numéros passe d’une chance sur 75 millions à une chance sur 116 millions ! La politique mise en œuvre par la Française des jeux n’a donc rien à voir avec une politique des jeux raisonnable, modérée et qui respecte sa clientèle. Elle apparaît au contraire comme une politique anti consumériste de rentabilité accrue, qui abuse de sa position dominante et son monopole. Elle agit de plus en plus comme un Etat ludique dans l’Etat Croupier peu soucieuse en réalité de l’intérêt général et des Français qui jouent. Le PDG de la Française des jeux fait jouer à une société qui ne lui appartient pas, un double jeu très dangereux qui risque à terme d’énerver Nicolas Sarkozy, à l’origine de la politique jeu responsable quand il était Ministre de l’Intérieur. Cette duplicité risque également d’irriter fortement Bruxelles et la Cour de justice Européenne.




Par : Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin (sociologue)

© JP G. Martignoni-Hutin, Lyon, France, Juillet 2011

2011-04-30

États-Unis: Opération policière spectaculaire contre le poker en ligne

FBILe pays du poker, des machines à sous, des casinos, le pays ou se trouve la « Mecque du jeu » ( Las Vegas) et Atlantic City, bref le pays du jeu les Etats-Unis, vient d’effectuer « une opération coup de poing»(1) - spectaculaire et inattendue - contre le poker…on line. Alors que la France poursuit, comme de nombreux pays, sa politique « d’ouverture maitrisée » des jeux d’argent en ligne, dont le bilan un an après l’adoption de la loi est loin d’être négatif (2) l’Amérique – «le pays de la liberté» - (sic) inculpe onze cadres des plus importants sites de poker (Absolute Poker, Full Tilt poker, PokerStars) dont les Présidents fondateurs risquent jusqu’à 2O ans de prison.

Quand on clique sur ces sites en « .com », on tombe sur une page (voir annexe A) qui précise leur saisie par le FBI et le Department Of Justice. Ironie de l’histoire cette action liberticide contre le poker en ligne qui a déjà un nom – le Black Friday - , est annoncée le jour même ou Barak Obama lance une stratégie pour «renforcer la sécurité des échanges sur le Net et favoriser la croissance du commerce électronique » (3)

Certes, le « pays de l’Oncle Sam » nous a déjà souvent surpris par ses paradoxes, pour ne pas dire ses contradictions et antinomies et cela dans de nombreux domaines : violence, arme, drogue, nourriture, obésité, religiosité, système de vote archaïque, philanthropie sur fond de richesse et de pauvreté, crises et scandales immobiliers & financiers à répétition – affaire Madoff - que la planète toute entière doit ensuite supporter. Mais dans le même temps, il a toujours su nous séduire par sa culture, sa liberté, son patriotisme, sa générosité son sens des affaires et son énergie. Bref l’Amérique, c’est quand même «le pays du business et de la liberté d’entreprendre » ou, en principe, c’est le libéralisme et la concurrence qui régit le monde des affaires, non la prohibition et le monopole.

Sur le terrain spécifique du gambling les ETUN ont en outre une histoire riche et singulière. C’est le pays qui a permis à Charly Fey - l’inventeur des machines à sous – de populariser son célèbre « bandit-manchot » (4). Machine diabolique mais qui invite « à prendre sa vie en main » et apporte l’essentiel du volume d’affaire de nombreux casinos dans le monde, notamment en France et aux ETUN. « L’Amérique ludique » c’est fondamentalement le pays qui a construit en plein désert du Nevada, un temple babylonien consacré au jeu : Las-Vegas. Alors on aime ou on aime pas « la cité du péché » - sin city - qui fascine et dans le même temps effraie (5) mais n’en reste pas moins le symbole d’une « hyper Amérique » (6) qui n’a peur de rien et se reconstruit sans cesse. Certes, l’histoire de cette ville comporte sa dose - et même son overdose - de violences et de « corruptions » (7) racontées dans le célèbre film de Martin Scorsese . Mais c’est justement à travers la liberté, la fin de la prohibition, la légalité du commerce du jeu devenu industrie, que la ville ou Bugsy Siegel a construit son célèbre Flamingo, a pu se débarrasser peu ou prou de ses « démons mafieux ». Mais il est vrai que cette interdiction du poker en ligne et son actualité judiciaire et policière doit nous rappeler que « l’histoire du jeu en Amérique » a toujours oscillé entre prohibition et légalité », même si en final c’est souvent la liberté du business qui l’a emporté.

Alors bien sur, « chacun fait ce qui lui plait » et nous n’avons pas de leçon à donner à un Etat, qui en a pourtant si souvent donné à la planète en matière de liberté et de commerce. On peut juste s’étonner qu’un pays qui aime tant le poker en dur, possède un si grand nombre de tables de poker (elles se comptent par centaines dans les casinos), rassemble sans doute le plus grand nombre de joueurs de poker offline et online, organise les compétitions les plus prestigieuses ( les World Series Of Poker, WSOP, de Las-Vegas), « un pays qui a le poker dans la peau et dans sa culture », soit (pour l’instant) aussi rétrograde en matière de poker en ligne.

Deux conclusions s’imposent et doivent donner matière à débat, y compris en France ou tout est loin d’avoir été résolu, « malgré » la loi d’ouverture maitrisée du 12 mai 2010, « à cause » de cette loi diront certains...

1/ Sur le registre de l’ordre publique, de la lutte contre les intérêts mafieux, le blanchiment, la fraude bancaire…les ETUN sont forcément dans leur bon « droit » vu que les jeux sur internet sont interdits depuis 2006 outre atlantique. Mais faire une loi prohibitive à l’heure d’internet, c’est très difficile à appliquer, c’est pas naturel, complexe, ça coute cher et il y aura toujours des failles. L’usine à gaz apparaît rapidement, les avocats se frottent les mains. En outre loin d’exclure les intérêts mafieux, la prohibition les attirent comme des mouches, nonobstant le manque à gagner fiscal, conséquence naturelle de mesures liberticides.

2/ Sur le registre économique, l’affaire est plus complexe. Les questions sont les suivantes et concernent les Etats-Unis pour cette actualité du poker mais également la France. Un Etat peut il durablement utiliser la prohibition pour réguler économiquement un marché ? Qui doit réguler l’économie d’un marché, une fois que celui a été peu ou prou libéralisé, comme c’est le cas en France pour les jeux d’argent sur internet. Pour la première question les ETUN viennent de répondre en prenant des mesures liberticides contre le poker. Mais il ne fait de doute pour personne, vu l’anachronisme et la contradiction évidente vis à vis du poker en dur, que le lobbying des « barons » de Las Vegas ( très actif au Sénat américain depuis plusieurs années sur cette question) n’est pas étranger à cette prohibition d’un autre temps et à ses conséquences juridiques. L’ordre publique a certainement bon dos dans cette affaire. La réalité est plus prosaïque. Les casinotiers vegasiens défendent leur activité en dur. Ils ont peur de l’avenir et violent « les lois naturelles du business américain ». Pour la deuxième question qui concerne la France, la situation est différente vu que nous sortis pour partie de la prohibition des jeux en ligne, mais sur le fond l’ambivalence de la régulation est identique. Si chacun s’accorde à trouver « légitime » la régulation qui concerne l’ordre publique, les conséquences sociales, le jeu des mineurs, la sécurité et la sincérité des jeux, la lutte contre les intérêts mafieux, l’argent sale… ; celle qui concerne « l’économie des jeux » apparaît beaucoup moins « naturel » dans une économie de marché. Doit-on réguler l’économie d’un marché… dans une économie de marché ?. Le Black Friday ne doit pas simplement nous permettre de montrer du doigt « nos amis américains », il doit être l’occasion de poursuivre le débat sur ces deux volets de la régulation des jeux.

© JP Martignoni , Lyon, France, 22 avril 2011

notes

  1. « Opération coup de poing contre le poker en ligne aux Etats-Unis » ( Les Echos du 18 avril 2011)
  2. JP Martignoni : « Le succès des jeux d’argent sur internet : premier bilan, premiers indicateurs, premières typologies » (19 avril 2011, 7 pages) sur www.lescasinos.org ( 20 avril 2011)
  3. Virginie Robert : «  Washington veut protéger les transactions en ligne » ( Les Echos du 19 avril 2011)
  4. JP Martignoni : Ethno-sociologie des machines à sous : que le hasard vous serve mais préparez-vous à l’accueillir «  (Paris, L’Harmattan, 2000)
  5. JP Martignoni : « Casinos = En France : Rien ne va plus...mais les jeux ne sont pas faits. A l’international : paris sur l’avenir et crise économique » sur www.lescasinos.org (5 janvier 2011, 7 pages) et sur www.igamingfrance.com : « Macao pèse quatre fois plus lourd que Las Vegas » ( 7 janvier 2011)
  6. Sally Denton & Rogeer Morris : « une hyper Amérique : argent, pouvoir, corruption ou le modèle de Las Vegas «  ( Edi. Autrement frontières, 2001/2005, 537 pages)
  7. Sally Denton & Rogeer Morris , ibidem

Mots clefs: Gambling International, Etats-Unis , Las-Vegas, Atlantic City ,prohibition, jeux de hasard et d’argent sur internet , gambling virtuel, poker en ligne.....

2011-04-08

La politique de jeu responsable de la Française des jeux masque un activisme commercial forcené

Francaise des jeuxGambling France : Française des jeux, incitation au jeu, jeu responsable, éthique, responsabilité sociale de l’entreprise -Après avoir lancé «Crescendo» en novembre 2010 et «2011 année de rêve» en décembre, la Française des jeux (FDJ) a commercialisé «Mots croisés» en février 2011 et quelques jours après «Créatio», un jeu de grattage disponible uniquement sur internet. Depuis, la FDJ a lancé «Mille Bornes», un jeu qui n’est pas donné par les temps qui courent (5 euros) et elle annonce un deuxième tirage pour Euromillions à partir du 10 mai 2011 alors que le Loto compte déjà trois tirages hebdomadaires (lundi, mercredi, samedi)

Christophe Blanchard Dignac ( PDG de la Française des jeux) peut se réjouir, ses équipes marketing font preuve d’une imagination débordante pour lancer en permanence de nouveaux « jeux » et notamment des jeux de grattage. Peut-être faudrait-il d’ailleurs parler de «produits», de «coups marketing» tant l’intérêt ludique de ces jeux paraît parfois restreint. Il s’agit en réalité de faire le plus d’argent possible le plus rapidement possible en jouant, coté joueur sur la tentation du «je vais essayer au moins une fois», coté médias sur «le buzz de la nouveauté. Agences de presse et médias jouent en effet un rôle considérable dans ces lancements en reprenant pro domo les nombreux «communiqués de la FDJ» (nonobstant les budgets publicitaires considérables qui accompagnent ces lancements). Le fait que par ailleurs la FDJ «arrose» en permanence de ses publicités de nombreux journaux ( locaux et nationaux) et organes d’information (radio, télé), favorise objectivement ce curieux prosélytisme ludique opéré gratuitement par les médias à chaque nouveau jeu de la FDJ. La directrice de la communication de la FDJ (Laetitia Olivier) ne cache pas qu’elle doit jongler entre des métiers très différents dont «influence (lobby, presse)» ( cité par Stratégie .fr du 27 janvier 2011)

L’opérateur historique avait déjà surperformé en 2010 (+5,5 %) en dépassant pour la première fois la barre symbolique des 10 milliards. Avec une telle politique, l’opérateur «publique» atteindra facilement le taux de croissance de 3% qu’il s’est fixé pour 2011 et sans doute le dépassera-t-il. Mais de tels résultats ne tombent pas du ciel. Ils proviennent de «l’activisme commercial» de la FDJ. Christophe Blanchard Dignac court donc le risque de subir des critiques pour «cette incitation au jeu particulièrement prononcée», alors qu’il affiche par ailleurs une politique de jeu responsable.

Ainsi, certains esprits chagrins pourraient accuser le PDG de la Française des jeux de surfer et même d’exploiter sans vergogne une crise économique qui perdure. Les Français en grande difficulté financière cherchant plus que jamais à «décrocher le pactole» pour «changer de vie», «se refaire», ou tout simplement pour essayer « d’améliorer l’ordinaire ». Un ordinaire de plus en plus affecté par l’augmentation des prix, la dépression économique mondiale, l’ imposition fiscale locale et nationale en perpétuelle augmentation ; sans oublier l’arrivée inflationniste de l’Euro dont nos concitoyens ne se sont toujours pas remis. Conscient de cette situation ( parfois dramatique pour les catégories populaires et désormais aussi pour les classes moyennes) CB Dignac exploiterait sans le dire, la théorie de la pauvreté de certains économistes spécialisés dans le gambling: plus on est pauvre plus on joue.

D’autres pourraient soupçonner le «patron» de la Française des jeux de n’avoir guère l’esprit public, de ne pas avoir le sens de l’intérêt général, mais d’agir en réalité, comme «la pire des entreprises privées», exploitant jusqu’à la corde dans une vision courtermiste, un précieux patrimoine ludique national qui ne lui appartient pas, contribuant ainsi à «tuer la poule aux œufs d’or» de Bercy, tout en piétinant sans vergogne un «principe de précaution» longtemps instrumentalisé pour freiner l’ouverture à la concurrence et combattre les directives européennes. Même si elle a depuis retourner sa veste (et d’une belle manière) la FDJ a longtemps mis en avant sa politique de jeu raisonnable et responsable pour tenter de prouver que la meilleure façon de lutter contre le jeu pathologique était de maintenir le monopole, qui existe encore en matière de loteries et de jeux de grattage.

Mais c’est justement sur ce terrain du jeu responsable, du jeu pathologie maladie, de la responsabilité sociale de l’entreprise Française des jeux (RSE), que Christophe Blanchard Dignac pourrait en final être montré du doigt, mis en accusation et en contradiction, et cela sur trois registres

1/ Le premier concerne la « dangerosité » des jeux que vend l’opérateur historique à travers un réseau très dense de distributeurs (35800) Le chercheur Jörg Häfeli a établi « un instrument d’évaluation du potentiel de dangerosité des jeux de hasard et d’argent » (1) Parmi les critères qui le définisse on trouve notamment :

Le critère de disponibilité : la probabilité accrue de développer un comportement de jeu problématique est directement lié à la disponibilité d’un jeu

Le critère du degré d’interactivité : dans certains jeux « le joueur est émotionnellement impliqué », » il vit à fleur de peau la façon dont se prépare l’issue du jeu » . J. Häfeli précise « on observe cela pour les loteries dont le tirage s’effectue en direct à la télévision «

Le critère de mise sur le marché : une mise sur le marché à grande échelle entraine une banalisation du jeu. Cette normalisation favorise l’excessivité. La routine se substitue à la réflexion critique précise par ailleurs deux autres chercheurs Meyer & Hayer ( 2005)

Le critère de l’anonymat : le potentiel de risques de jeu excessif s’élève avec le degré d’anonymat d’un jeu car le joueur ne craint aucune stigmatisation. L’anonymat supprime l’effet modérateur du contrôle social induit dans le fait de déclarer son identité, comme par exemple quand on joue dans un casino. En outre cet anonymat rend plus difficile la prévention, précise J. Häfeli.

Contre toute attente on s’aperçoit que ces critères correspondent exactement aux caractéristiques des jeux de la FDJ, notamment des loteries et des jeux de grattage. Les jeux de l’opérateur historique possèdent objectivement un potentiel addictogène important et ne correspondent pas à une offre «douce». A l’avenir et notamment si l’Observateur des jeux fonctionne comme un véritable Observatoire scientifique et non comme une simple Commission (voir ci-dessous), la FDJ devra faire avec des instruments d’évaluation objectifs et ne pourra plus définir elle même la dangerosité ou l’innocuité de ses produits. Les jeux considérés comme les plus dangereux étant avant tout dans l’imaginaire du joueur freudien véhiculé par la doxa du jeu pathologie maladie ( financée par la FDJ), les jeux de casino (roulette, black-jack, machines à sous, poker) et les paris hippiques.

2/ Le deuxième registre concerne plus largement les études sur le jeu. La Française des jeux essaie depuis deux ans (avec une accélération depuis la libéralisation des jeux en ligne) de verrouiller entièrement le volet «recherche sur le jeu pathologique». Elle finance le centre du jeu excessif de Nantes à hauteur de deux millions d’euros sur 8 ans, soit la bagatelle de 13,11 millions de nos bons vieux francs. La FDJ est le «partenaire fondateur» du centre de Nantes. Ce n’est pas pour rien et ce n’est pas hasard qu’elle a fondé ce centre, auto proclamé centre de référence sur le jeu excessif. Sans la FDJ il n’existerait pas. La Française des jeux vient par ailleurs soudainement de verser 270 OOO euros à deux universités parisiennes pour verrouiller un volet plus large gambling & sciences sociales. Christophe Blanchard Dignac instrumentalisant à cette occasion certaines conclusions de l’expertise Inserm, qui invitaient les pouvoirs publics (et non les opérateurs !) à mener des recherches sur les jeux d’argent et à installer un Observatoire des jeux. La également les circonstances et les raisons de ce «financement parisien» soudain sont loin d’être clairs. Ne parlons même pas de l’enquête sur «le caractère addictif des jeux en ligne» réalisée par MM. Ladouceur/Lejoyeux à Bichat et financée également par la FDJ. Les conflits d’intérêts semblent se cumuler dans le champ ludique vu que Michel Lejoyeux fait partie dans le même temps de la Commission n° 1 de l’ARJEL.

Quant au psychologue cognitiviste Robert Ladouceur ses rapports incestueux avec Loto Québec (qui se chiffrent en millions de dollars canadiens) ont été dénoncés depuis des lustres ( 2) et les résultats de ses études sur le jeu pathologique ont été critiqués. Il y a bien au niveau de la recherche sur le jeu la mise en place par Christophe Blanchard Dignac d’un «Plan B», sans Comite consultatif du jeu et sans Observatoire. La Française des jeux finançant la quasi-totalité des études en cours sur les jeux d’argent, nonobstant «sa commande à l’AFNOR», visant à auto définir la notion de «jeu responsable» pour mieux la contrôler. Toutes ces actions et tout cet argent engagé par l’opérateur des loteries ont pour but de cour-circuité l’Observatoire des jeux, avant même que celui ci ne soit installé et sans doute même au départ pour qu’il ne soit jamais installé. La FDJ est bien entendu en conflit intérêts jusqu’au cou dans cette affaire. Christophe Blanchard Dignac continue avec de gros moyens financiers son travail de verrouillage pour occuper tout le terrain : financement de la doxa du jeu pathologie maladie, communication permanente, instrumentalisation des agences de presse et donc des médias sur la question du jeu responsable... On est visiblement face à un plan stratégique parfaitement concerté. Certes depuis le 11 mars 2011 l’Observatoire des jeux (ODJ) a été installé. Mais sa composition semble pour l’instant confirmer les craintes que nous avons exprimées dans différentes contributions ( 3 ). A savoir que les que les pouvoirs publics cèdent à la tentation de mettre en place de manière délibérée un Observatoire « croupion » Actuellement (la qualité des personnes n’est pas en cause) l’Observatoire des jeux ressemble davantage à une Commission, à un COJER bis, qu’à un Observatoire scientifique des jeux de hasard. Chacun en conviendra. L’ODJ apparaît en outre strictement mono-disciplinaire et centré uniquement sur le jeu pathologie maladie.

Pour remettre les compteurs à zéro en matière de recherches sur le jeu il aurait fallu dès le départ ( et après plus d’un an d’une curieuse attente !) doté l’observatoire de moyens qui soient à la hauteur des enjeux scientifiques et statistiques du secteur, c’est à dire avec un budget au moins aussi important que celui de l’Observatoire des drogues. Au lieu de ça «le cabinet» nomme Jean Michel Costes à l’Observatoire des jeux (la également la qualité, et en l’occurrence vu le cumul des fonctions, les nombreuses qualités de la personne ne sont pas en cause) qui est déjà… directeur de l’Observatoire des drogues.

3/ Nous l’avons vu la FDJ en fait beaucoup en matière de jeu responsable mais elle en fait sans doute trop. Et cela nous permet d’aborder le troisième registre sur lequel le PDG de la Française des jeux pourrait être mis en contradiction, voire en accusation. Nous pensons que cet engagement en matière de RSE cache une autre réalité. La politique jeu responsable de Christophe Blanchard Dignac serait beaucoup moins éthique qu’elle veut bien le dire, elle aurait pour fonction de cacher un activisme commercial & marketing forcené. La FDJ met en avant depuis deux trois ans une politique des jeux raisonnable, «finance ses ennemis» (les anti jeu de la doxa du jeu pathologie) pour mieux les contrôler mais dans le même temps se lance dans une course effrénée à la croissance, jamais vue depuis sa création. En final la politique éthique mis en œuvre par CB. Blanchard Dignac aurait pour conséquence en réalité - sous couvert d’une action visant à lutter contre le jeu excessif et le jeu de mineur - de produire plus de jeu. Habile stratège le patron de la FDJ aurait profité du débat sur le jeu pathologique, de l’inquiétude des pouvoirs publics en matière de santé publique, non pas pour mettre la pédale douce en matière de développement mais au contraire pour accélérer sa croissance tout azimut.

Si notre hypothèse se vérifiait cela voudrait dire que la politique de jeu responsable mis en œuvre par CB Dignac des deux dernières années va produire en final… du jeu pathologique! Les meilleures preuves de cette démonstration se situent dans les résultats de l’opérateur de loteries. Si la FDJ a réussi contre toute attente en pleine crise économique à augmenter son CA c’est parce qu’elle a très fortement boosté son offre de jeux en ligne et surtout en dur et qu’elle continue à le faire à marche forcée (voir début de l’article). Dans une moindre mesure un phénomène similaire a été observé pour le PMU à tel point que certains joueurs s’inquiètent désormais pour savoir si on n’a pas atteint un point de saturation en ce qui concerne le nombre de courses en France. (4) Cette très forte augmentation de l’offre du PMU a été signalée par Hubert Monzat (directeur de France Galop) lors du colloque du 22 mars dernier à la Maison de la Chimie ( 5)

Certes certains pourront considérer que le PDG de la FDJ – responsable mais pas coupable - n’est après tout qu’un grand commis de l’Etat qui fait très bien son travail et remplit avec zèle les caisses du Trésor Public. Reste à savoir de quelle marge de manœuvre CB Dignac a disposé dans cette affaire et si elle n’a pas été trop grande justement. Reste à savoir si la politique des jeux de la France doit se décider à Bercy ou dans la forteresse de Boulogne (siège de la FDJ). Reste à savoir si les excès de zèle du patron de la FDJ et de ses équipes, sa politique expansionniste, sa boulimie ne sont pas en contradiction avec la Politique des jeux responsable affichée par le gouvernement depuis quelques années, et inaugurée par Nicolas Sarkozy avec les casinos quand il était Ministre de l’Intérieur ( notamment mise en place d’un contrôle aux entrées obligatoire pour les machines à sous). Dans tous les cas de figure en termes de santé publique et de RSE, l’effet boomerang serait terrible pour les pouvoirs publics. Ils seraient accusés d’incompétence, pire de duplicité.

D’autres considèreront que ce n’est pas un problème de personne et que les vraies questions sont les suivantes : « L’industrie des jeux de hasard et d’argent est elle compatible avec les notions de jeu responsable et de développement durable ? « ( Martignoni 2010), «Comment réussir à concilier une politique responsable de développement des activités de jeux ? » ( Peano 2010) « L’éthique dans l’industrie du jeu, quels enjeux et quelle crédibilité? « (Massin 2010) , «La gestion des jeux de hasard et d’argent : une perspective éthique? «(6) Ces problématiques, certains chercheurs spécialisés dans le gambling les posent depuis longtemps. La puissance publique pourrait s’en inspirer. Quant à la question du financement par l’industrie du jeu de la recherche sur le jeu excessif (une convergence d'intérêts primaires qui entraîne un conflit intérêts que la Française des jeux connaît bien) la également les chercheurs ont travaillé la question (Hurst, Mauron , 2010) (7) Monsieur Blanchard Dignac pourrait peut être également s’en inspirer. Potius sero quam numquam*

© JP Martignoni , avril 2011

''Notes (1) Jörg Häfeli : « Un instrument d’évaluation du potentiel de dangerosité des jeux de hasard et d’argent » (75-91) In C. Dunand, M. Rihs-Middel, & O. Simon (Eds.), Prévenir le jeu excessif dans une société addictive : D’une approche bio-pscho-sociale à la définition d’une politique de santé publique. Genève : Éditions Médecine & Hygiène., 2010

(2) Pierre Desjardins : «Le livre noir de  Loto Québec «(Les intouchables Montréal, Québec, 2003)

(3) JP Martignoni : « Il ne faut surtout pas que l’Observatoire soit un Observatoire croupion »* (IGAmagazine n°9, avril 2011, 42-45) ; Communiqué sur l’observatoire des jeux de hasard et d’argent annoncé par un arrêté du 11 mars publié au journal officiel ( 13 mars 2011) ( 2 pages, 21 mars 2011)

(4) Isabelle Toussaint : « Hippisme : trop de courses tue les courses « ( dépêche AFP du 12 mars 2011)

(5) « Les jeux d’argent en ligne : un an après son adoption quelle mise en œuvre de la loi sur la libéralisation des jeux d’argent en ligne « (Colloque Agora Europe organisé par JF Lamour et F. Trucy, Paris, Maison de la Chimie, 22 mars 2011)

(6) JP Martignoni : L’industrie des jeux de hasard et d’argent est-elle compatible avec les notions de jeu responsable et de développement durable ? : intérêts, contradictions et enjeux » ( 226-232) Valérie Peano : « Comment réussir à concilier une politique responsable de développement des activités de jeux avec une industrie globale de plus en plus performante ? (233-237) Sophie Massin : « « L’éthique dans l’industrie du jeu, quels enjeux et quelle crédibilité ? « (213-218)Magali Brodeur : « La gestion des jeux de hasard et d’argent : une perspective éthique ? «(219-226) Ces quatre article se trouvent dans l’ouvrage collectif : C. Dunand, M. Rihs-Middel, & O. Simon (Eds.), Prévenir le jeu excessif dans une société addictive : D’une approche bio-pscho-sociale à la définition d’une politique de santé publique. Genève : Éditions Médecine & Hygiène., 2010

(7)Samia A. Hurst, Alex Mauron : «Financement industriel de la recherche et conflits d’intérêts », (241-248) ibid. : C. Dunand, M. Rihs-Middel, & O. Simon (Eds.), Prévenir le jeu excessif dans une société addictive : D’une approche bio-pscho-sociale à la définition d’une politique de santé publique. Genève : Éditions Médecine & Hygiène., 2010''

2011-03-21

France: Observatoire des jeux de hasard et d'argent

Martignoni-HutinLa composition de l’Observatoire des jeux (ODJ) vient d’être annoncée par un arrêté du 11 mars 2011 publié au journal officiel. Elle n’infirme pas nos analyses antérieures et semble conforter la crainte que nous avons exprimée dans notre dernière contribution (1). A savoir que les pouvoirs publics cèdent à la tentation et à la facilité de mettre en place un Observatoire «croupion».

Avec tout le respect (car bien entendu les qualités des personnes concernées ne sont pas en cause) que nous devons à Charles Coppolani (qui sera le Président de l’Observatoire) et à Hélène Gisserot (Présidente du comité consultatif pour l’encadrement des jeux et du jeu : COJER et qui sera aussi membre de l’ODJ) il semble que nous avons là à faire davantage à une Commission, à un COJER bis, qu’à un Observatoire scientifique des jeux de hasard.

L’ODJ apparaît en outre strictement mono-disciplinaire et centré uniquement sur le jeu pathologie maladie. On s’interrogera sur la symbolique engagée par ce choix pour l’économie des jeux et pour les opérateurs de jeux en ligne et en dur. On voudrait faire apparaître les opérateurs comme des dealers – Française des jeux et Etat Croupier en tête - qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Ne parlons même pas de l’image associée faisant apparaître les millions de français qui jouent, comme des drogués du jeu. Image désastreuse et surtout fallacieuse.

Souhaitons beaucoup de courage à nos trois «collègues» addictologues, professionnels de la lutte contre l’addiction au jeu, dont le cumul des fonctions rassure et souligne une grosse capacité de travail… Souhaitons surtout que les pouvoirs publics sachent revoir leur copie pour que l’ODJ soit plus représentatif, et/ou se dote de moyens ambitieux afin d’ externaliser des recherches pluridisciplinaires indépendantes sur les pratiques de jeu de nos concitoyens et la socialisation ludique contemporaine. Si l’Etat et la Majorité ont enfin le courage de jouer franc jeu et de ne pas tricher sur ce volet recherches, du dossier gambling, ils seront gagnants au bout du compte et éviteront bien des critiques, contentieux et polémiques ultérieures, au niveau national et européen.

Si l’Opposition revient aux affaires, elle pourra également s’appuyer sur les travaux de cet Observatoire revisité, pour mener à bien sa politique des jeux. Dans cette perspective la Classe Politique dans son ensemble ( et notamment les parlementaires et sénateurs qui ont travaillé sur le dossier, les maires des villes casinos…) devrait pouvoir se mobiliser en faveur d’un véritable Observatoire des jeux. Les opérateurs de jeu pourraient également le faire, s’ils ne veulent pas que le produit particulier qu’il commercialise soit systématiquement et de plus en plus assimilé à une substance nocive. JP Martignoni sociologue (*)

Lyon ( France) le 21 Mars 2011

(*) Président Fondateur, il y a dix ans, de l’Observatoire des jeux, avec Marc Valleur (Directeur de Marmottan) et Christian Bucher (Psychiatre). Sur cet historique confer notamment les textes : " Prolifération des jeux d'argent, misère de la recherche " (Les Echos , « le point de vue de JP Martignoni», 25 Juin 2001,60) ; “Un Observatoire pour une politique des jeux ” (Espaces tourisme & loisirs n°210, décembre 2003, 16-20) ; « La nécessité d’une réelle politique des jeux « (Les Echos du 26,27décembre 2003, p.10, “Idées” « le point de vue de « )




(1) JP Martignoni : « L’Observatoire des jeux de hasard et d’argent ne doit pas être un Observatoire Croupion » (11 pages, mars 2011) contacts

@ : jean-pierre.martignoni@univ-lyon2.fr

tel : 0478774308

port. : 0689480788

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