L’endiguement de la dépense au jeu sur Internet peut être considéré, mais dans un contexte différent....

L’endiguement de la dépense au jeu sur Internet peut être considéré, mais dans un contexte différent (jeu sécuritaire) de celui proposé (jeu responsable)

Le projet de jeu en ligne de Loto-Québec est présenté comme une stratégie d'endiguement à l'égard de la dépense actuelle des Québécois dans les sites de poker en ligne. Ces sites échappent au contrôle du gouvernement du Québec. Le gouvernement doit alors traiter les problèmes, causés chez les Québécois, sans obtenir une compensation fiscale de la part de ces sites. Cette situation est vraie. L’approche proposée par Loto-Québec n’est cependant pas encore une solution. D’autres risques ou dommages surgissent sans nécessairement résoudre les risques ou dommages actuels.

Tel que défini, le projet de Loto-Québec présente des failles majeures.

En premier lieu, les données de l'expérience suédoise ne sont pas interprétées adéquatement. L’étude de Jakob Jonsson (voir figure ci-jointe) a étudié 200 000 joueurs en ligne suédois pas plus de 3 ans après l’introduction du poker en ligne en 2006. Parmi eux, 130 000 (65%) se sont initiés au jeu en ligne sur des sites internationaux; 70 000 (35%) ont connu leur première expérience de jeu en ligne sur le site de Svenska Spel, l’équivalent suédois de Loto-Québec. Les résultats indiquent (voir les cases en rose) que le site de Svenska Spel a capté entièrement ou partiellement 55 000 clients initiaux des sites internationaux. En contrepartie, les sites internationaux ont capté entièrement ou partiellement 35 000 joueurs initialement sur le site de Svenska Spel. Svenska Spel semble ainsi avoir puisé, chez ses concurrents, plus de joueurs qu’elle n’en a perdu. Loto-Québec en tire un argument comme quoi le site étatisé parvient à canaliser l’intérêt dans le jeu.

Tableau_étude sur le jeu en ligne en Suède

Svenska Spel poker onlineL’avantage Svenska Spel est vrai parce que, au moment de l’étude, la clientèle de Svenska Spel ne représentait que 35% de l’échantillon. Mais, à répartition égale, ce n’est plus vrai. D’abord, pour les cases en blanc, on ne sait pas dans quelles proportions les clients des deux catégories de fournisseurs divisent leurs dépenses. On ne peut pas les analyser. Les cases en jaune ou en rouge sont plus informatives. En jaune, on constate que le site de Svenska Spel ne conserve l’exclusivité que de 50% de sa clientèle; alors que les sites internationaux conservent cette exclusivité à 58%. En rouge, on constate que 29% de la clientèle de Svenska Spel abandonnent complètement ce site pour la concurrence; tandis que seulement 15% de la clientèle des sites internationaux deviennent des clients exclusifs de Svenska Spel. Dans la mesure où les sites étatisés peuvent amadouer une clientèle initialement trop craintive à l’égard des sites illégaux, ce sont les sites illégaux qui peuvent tirer davantage profit de la curiosité ultérieure de la nouvelle clientèle. Il s’agit d’une conséquence contraire à l’objectif d’endiguement.

En second lieu, les données de l’étude de Jonsson indiquent qu’il y a deux fois moins de joueurs avec problèmes sur le site de Svenska Spel que sur les sites internationaux. Ceci indique vraisemblablement que le site de Svenska Spel est peu efficace à capter la dépense des joueurs à risque ou pathologiques. Les joueurs qui perdent gros ne sont pas attirés par l’offre étatisée. Prétendre attirer un grand nombre de petits clients ne signifie pas grand chose si la minorité des gros perdants se situe ailleurs. La minorité des gros perdants représente la majorité des revenus. C’est contraire à l’objectif d’endiguement.

En troisième lieu, la possibilité de s’auto-exclure est incompatible avec l’objectif d’endiguement. Une fois auto-exclu du site étatisé, le joueur pathologique va certainement regretter son geste et se diriger vers les sites internationaux. Dans ce cas, l’auto-exclusion s’avère contre-productive, et elle peut aggraver les problèmes des personnes qui se sont initiées au jeu en ligne sur le site étatisé.

En quatrième lieu, la stratégie d’endiguement vise à colmater une fuite économique dans une perspective d’équité fiscale. L’intérêt des joueurs réguliers de poker en ligne est de vivre de leurs gains. Les plus habiles vont traquer les joueurs novices pour en tirer profit. Certains parviendront peut-être à en tirer un salaire … qui sera non imposable. Les joueurs professionnels obtiendront alors un avantage considérable dont ne bénéficient pas la plupart des travailleurs. Dans la mesure où les résultats d’un jeu peuvent dépendre de l’habileté des joueurs, il n’est pas équitable de ne pas imposer les gains. Si des joueurs abandonnent leur emploi pour devenir joueur de poker professionnel, l’État perd des revenus fiscaux.

En cinquième lieu, l’intégrité du déroulement des jeux est loin d’être assuré. Le joueur naïf, isolé dans son domicile, aveugle de l’apparence et des conditions de ses partenaires de jeu, pourra, sans le savoir, être confronté à des partenaires qui auront pleinement l’option de tricher. À une table de six joueurs, par courriel ou téléphone, cinq acolytes pourraient communiquer entre eux leurs cartes pour mieux plumer le pigeon isolé dans son domicile. De plus, des partenaires de jeu pourraient être équipés de logiciels qui calculent exactement la probabilité de gain des cartes qu’ils possèdent. Le joueur de bonne foi, qui ne s’appuie que sur son jugement, n’aura pas de chance d’en ressortir gagnant à long terme. L’impossibilité de contrôler des joueurs qui ne se voient pas, et qui peuvent communiquer secrètement, est loin de priver le crime organisé des revenus du poker. L’étatisation, en sollicitant une masse importante de nouveaux joueurs naïfs, peut relancer l’exploitation du poker en ligne par le crime organisé.

En sixième lieu, l’efficacité des mesures de protection axées sur la détermination préalable de la dépense au jeu ou du temps consacré au jeu n’a jamais été démontrée malgré plusieurs études qui ont tenté de le faire en Suède comme ailleurs dans le monde. Ces mesures reposent sur le concept de modération. Il s’agit d’un concept inefficace à empêcher le développement des problèmes de jeu, et qui peut perpétuer longtemps les problèmes une fois qu’une dépendance pathologique s’est installée. La modération ne fait que rendre les pertes tolérables. Le joueur ne perd que ce qu’il peut se permettre de perdre sans faire faillite ou se suicider. C’est comme saigner le joueur à chaque jour, sans le tuer, pour mieux pouvoir le saigner le lendemain. Modérer la dépense au jeu permet aussi au joueur pathologique de cacher plus longtemps son problème à sa famille ou à ses proches.

En septième lieu, l’approche de Loto-Québec repose sur le concept de jeu responsable. Ce concept vise essentiellement à protéger l’organisme de jeu en rejetant toute la responsabilité des problèmes sur les épaules des joueurs. Le joueur doit se résigner à prendre les mesures pour se contrôler sans jamais pouvoir poser de questions sur la nature du produit auquel il a été exposé. Cette approche doit être remplacée par un concept de jeu sécuritaire. Le jeu sécuritaire ne consiste pas seulement en l’intégrité du déroulement des jeux et en l’assurance du paiement des gains. Il s’agit aussi d’offrir un environnement de jeu qui ne rendra pas l’utilisateur malade du jeu. Il faut pour cela mieux délimiter les paramètres qui gouvernent l’exécution des jeux, et mettre les joueurs efficacement en garde contre les risques et dangers découlant de l’activité de jeu.

En huitième lieu, les montants d’argent à endiguer ne sont pas clairement identifiés. Les chiffres cités, concernant la dépense au jeu sur Internet au Canada, proviennent surtout de la dépense au jeu faite dans les sites étatisés de la Colombie-Britannique et des provinces de l’Atlantique. À noter, qu’avec une population moindre, la Colombie-Britannique a obtenu des revenus, en provenance d’Internet, se chiffrant à 425 millions pour la seule année 2007-2008. La progression de ces revenus ne signifie pas que les sites illégaux progressent ou sont profitables avec une intensité comparable. Les données de l’étude du Boston Consulting Group doivent être mieux détaillées pour en extraire la portion réellement attribuable à la dépense qu’il serait possible de récupérer.

Enfin, le processus d’évaluation du projet de Loto-Québec est étonnant. Pourquoi aller chercher des experts aux antipodes alors que le Québec est un des endroits, au monde, où il y a le plus de spécialistes du jeu pathologique? Ces experts seront-ils ceux du National Centre for Responsible Gaming ou ceux de l’American Gaming Association? Ces organismes sont des créations stratégiques de l’industrie du jeu. Le projet doit être évalué par des experts qui connaissent bien les besoins de la population québécoise?

Jean Leblond

Author: Jean Leblond

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