France: Les jeux de hasard et d'argent s'invitent à l'élection présidentielle

L'électiion présidentielle francaiseBien que ce ne soit pas une priorité nationale, le futur Président de la République devra aussi mener une politique en matière de jeux de hasard. Le gouvernement a besoin de chiffres, d’études fiables, indépendantes, pour mener à bien une politique des jeux, responsable, moderne, transparente. Cela passe par l’installation d’un Observatoire scientifique pluridisciplinaire des jeux d’argent et de la socialisation ludique contemporaine, mais un Observatoire qui fonctionne, et possède des moyens qui soient à la hauteur d’une industrie qui pèse plus de 31 milliards d’euros

Hormis les propositions du syndicat national du jeu vidéo (SNJV) à l’adresse des présidentiables (1), les nombreux jeux de société inspirés par le prochain scrutin (2), l’intervention – à la demande du CSA - de la Française des jeux (FDJ) dans le tirage au sort de l’ordre des passages des candidats (3) la problématique ludique – et notamment celle qui concerne les jeux de hasard et d’argent - n’est pas intervenue dans la campagne présidentielle. Logique. Chômage, pouvoir d’achat, insécurité, précarité, dette publique… la kyrielle de dossiers «sérieux» que devra affronter le prochain président de la République a relégué au second plan une problématique classée généralement dans le «non sérieux et l’amusement»: le jeu.

Il est cependant nécessaire de rappeler au futur locataire de l’Élysée: que les Français ont misé 31,6 milliards d’euros en 2011 (les dépenses quotidiennes des Français dans les jeux d’argent sont passées en 9 ans de 47,5 à 86,5 millions d’euros), que cet impôt démocratique volontaire contribue «à remplir la bougette» (4) des nombreux acteurs du gambling et notamment celle de Bercy, et qu’en final - comme le pensait le sociologue Roger Caillois - le jeu «donne à voir sur notre société»

Certes nous avons toujours réfuté les théories simplistes du gambling - le jeu comme opium du peuple - résumées dans la formule latine Panem et circenses (5). Car ces analyses reprisent par certains économistes à travers la théorie, de la pauvreté sont réductrices. Si une corrélation existe entre niveau de richesse et pratique des jeux de hasard, elle reste à étudier de manière fine et ne constitue en aucune manière un rapport de causalité univoque. Si la volonté de sortir de sa condition sociale, d’améliorer l’ordinaire en jouant constituent des motivations importantes des gamblers, une kyrielle d’autres raisons existent. Par ailleurs de multiples indicateurs et variables sociologiques et biographiques rendent compte des raisons, conditions et conditionnements, représentations et croyances, qui expliquent pourquoi ça joue, pourquoi certains jouent et d’autres pas. Une approche scientifique du gambling est donc nécessaire. Elle passe par l’installation d’un Observatoire des jeux. Certes sur le papier cet Observatoire existe désormais, mais il semble que nous avons là - pour l’instant - plutôt une Commission qu’un Observatoire scientifique des jeux de hasard et d’argent et de la socialisation ludique contemporaine.

Souhaitons que les pouvoirs publics revoient leur copie à l’occasion de la nouvelle donne politique qui résultera des élections. Si la Majorité actuelle a le courage de jouer franc jeu sur ce dossier recherche, elle sera gagnante au bout du compte et évitera bien des polémiques et critiques ultérieures, aussi bien au niveau national qu’européen. Si l’Opposition revient aux affaires, elle pourra également s’appuyer sur les travaux de cet Observatoire pérenne, objectif, neutre. La Classe politique dans son ensemble – notamment les parlementaires qui ont travaillé sur le dossier, les maires des villes casino… - doivent donc pouvoir se mobiliser en faveur d’un tel organisme. Les opérateurs (en dur et en ligne) également, s’ils ne veulent pas que les produits qu’ils commercialisent, soient de plus en plus systématiquement assimilés à une substance nocive, à une drogue.

Nicolas Sarkozy et François HollandePar ailleurs pour être opérationnel un Observatoire des jeux doit posséder des moyens, sinon c’est une coquille vide. Les chiffres du gambling soulignent d’évidence que l’Observatoire des jeux doit être à la hauteur des enjeux sociaux, économiques, culturels, fiscaux… d’une industrie qui correspond par ailleurs à un fait social, historique et culturel majeur qui concerne quotidiennement des millions de nos concitoyens… que ça plaise ou non. La Française des jeux a passé la barre symbolique des dix milliards, les jeux en ligne montent en puissance. Ne parlons même pas de la filière cheval qui pèse un poids certain et des 196 casinos nationaux qui, bien qu’en difficulté (-18,72% en trois ans), participent à l’animation ludique et festive du territoire. Ne regardons pas ce secteur par le petit bout de la lorgnette. Il y a une sociologie du jeu, une économie du jeu, une histoire du jeu, riche et ancienne. Les pratiques ludiques de nos concitoyens - qui font partie des cultures populaires et du patrimoine ludique nationale - ne doivent pas être perçues de manière univoque à travers le prisme de l’addiction individuelle comme le souhaite la doxa du jeu pathologie maladie et ceux qui exploitent le business du jeu compulsif. Ce serait une erreur politique, un non-sens scientifique.

Financer un Observatoire des jeux, sur fonds majoritairement publics, c’est également se donner les moyens d’éviter les conflits d’intérêts. On a beaucoup parlé de conflits d’intérêts dans le domaine politique. Ils existent aussi dans le domaine de la recherche et de l’expertise. Alors que le rapport de la Commission Sauvé a laissé des traces (6) et que certains se demandent si «le temps de la tolérance-zéro» (7) n’est pas venu en matière de conflits d’intérêts, l’installation d’un Observatoire scientifique des jeux qui aient les moyens de ses ambitions permettrait d’en éviter de nombreux dans le domaine du gambling, notamment sur le volet jeu problématique, jeu des mineurs, taux de redistribution… Le gouvernement a besoin de chiffres objectifs, d’études fiables, indépendantes, pour mener à bien une politique des jeux, responsable, moderne, transparente.

La France a également tout à gagner de se doter d’un tel Observatoire vis-à-vis de l’Europe. Bruxelles s’interroge par exemple sur les vérités antinomiques de la doxa du jeu pathologie maladie. La Commission Européenne cherche à savoir si le phénomène d’addiction est plus répandu dans le jeu en ligne que dans le jeu en dur. «Certains disent que c’est le cas, d’autres prétendent l’inverse» «déplore t'on à Bruxelles» (8). Cette interrogation européenne indique que la question du jeu excessif - sa définition, sa mesure - doit être traitée scientifiquement et de manière pluridisciplinaire, car elle peut facilement être instrumentalisée. C’est à l’Observatoire des jeux de le faire. En mettant en place un Observatoire scientifique du gambling , la France ne sera pas suspectée pas l’UE, d’instrumentaliser les chiffres et pourra en outre - dans ce domaine comme dans d’autres - servir de locomotive au niveau de la recherche Européenne.

Mais quel doit être le rôle d’un Observatoire? Soyons clair pour ceux qui craignent une république des experts. De notre point de vue il est d’observer scientifiquement, de faire des enquêtes, de mesurer…Toutes les «vérités scientifiques» sont bonnes à dire. Mais en aucune manière un Observatoire ne doit décider d’une politique des jeux qui relève du gouvernement en dialogue avec la représentation nationale. La décision, l’orientation de l’action publique doit en final relever de l’autorité politique, garante de l’intérêt général, sous peine d’être systématiquement entravée par des opinions, des intérêts.

Le fait que le successeur annoncé de François Trucy – Jean François Lamour (UMP)– ait publié le 26 mai 2011 un rapport avec la députée socialiste Aurélie Filippetti (PS) (9) souligne – malgré les divergences affichées et les joutes rhétoriques antagonistes qui se sont déroulées au Sénat et à l’Assemblée Nationale en 2010 sur la question des jeux en ligne - que la classe politique devrait pouvoir se retrouver sur cette idée d’observatoire revisité, qui travaillerait sans a priori sur le gambling.

Étant à l’origine de l’initiative (10) qui a abouti à l’inscription d’un Observatoire des jeux dans la loi votée en 2010, notre devoir était à la veille de l’échéance présidentielle, d’intervenir pour défendre à nouveau cet organisme de recherche, dirigé actuellement par Charles Coppolani, tout en rappelant aux candidats à l’élection suprême que les joueurs de jeux de hasard et d’argent se comptent en millions (11) et constituent certainement «le premier parti de France»! Une invitation à prendre le jeu - et les joueurs - au sérieux.

© Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin, Lyon, France, 210. Avril 2012

Notes

  1. Le SNJV et son président ( Nicolas Gaume) ont transmis 10 propositions aux candidats pour expliquer les difficultés rencontrées par l’industrie Française des jeux vidéo (2,7 milliards de CA en 2010) («Le jeu vidéo s’invite aux présidentielles», esportsfrance.com du 14 mars 2012)
  2. «Élisez-moi !» «Racolage électoral», «La course à l’Élysée», «Si j’étais président… », «Skaandal : présidentielles 2012 », jamais un scrutin n’avait autant inspiré les jeux de société ( Confer : «Qui veut jouer à la présidentielle? «Le Parisien du 5 avril 2012)
  3. Daniel Psenny, « Temps de parole : le CSA fait appel à la Française des jeux» ( LeMonde.fr du 30/3/2012)
  4. Ancien mot de la langue française qui désignait une bourse ou un coffre où l’on met de l’or. Après avoir voyagé notamment en Angleterre, ce mot nous est revenu sous le terme… Budget.
  5. «Du pain et des jeux». Cette expression est empruntée au poète Juvénal qui regrettait que le peuple romain se soit à ce point affaibli qu’il ne désirait plus que du pain et des jeux. L’expression décrit également une méthode politique, basée sur la démagogie et qui fait du peuple un rassemblement de sujets ignorants ou incapables de penser par eux-mêmes qu’il suffirait de nourrir et de divertir ( source Renzo Tozi , Dictionnaire des sentences latines et grecques, Ed. Jérome Million 2010, 192-193)
  6. Emeline Cazi. Des règles strictes pour lutter contre les conflits d’intérêts : la commission Sauvé remet son rapport à N. Sarkozy, Le Parisien, 26 janvier 2011
  7. Valérie de Senneville, Conflits d’intérêts : le temps de la tolérance zéro, Les Echos, 8 février 2011
  8. Alexandre Counis, Jeux en ligne : Bruxelles prépare un Livre Vert très consensuel, Les Echos, 13 janvier 2011
  9. Rapport d’information n°3463 sur la mise en application de la loi n°2010-476 du 12mai 2010 relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne, Assemblée Nationale, mai 2011, 203 pages
  10. "Prolifération des jeux d'argent, misère de la recherche " (Les Echos , «le point de vue de JP Martignoni-Hutin», 25 Juin 2001,60) «La nécessité d’une réelle politique des jeux «(Les Echos du 26,27décembre 2003, p.10, “Idées” , article rédigé à l’initiative de JP Martignoni-Hutin (sociologue) en collaboration avec Christian Bucher (psychiatre), Marc Valeur (psychiatre, directeur du centre médical Marmottan à Paris,), Matthieu Vincent Beaustar (avocat à Paris)
  11. 27 millions de joueurs, simplement pour la Française des jeux
J-P G. Martignoni-Hutin

Author: J-P G. Martignoni-Hutin

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Commentaires (1)

Marianne Marianne ·  18 avril 2012, 02:01

Un nouveau comité théodule payé par le contribuable. Beurk Non merci ! 10 millions d'€ pour l'arjel c'est déjà trop !

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