L’irréalisme du plan budgétaire 2013-2014 pour Loto-Québec : Le jeu illégal

PlanBudgetaire0213-2014_PageTitre.pngLe 20 novembre 2012, le ministre des Finances et Économie du Québec a déposé le Plan budgétaire pour l’année 2013-2014. Aux pages A.103 à A.106, on y discute de Loto-Québec.

Comme d’autres analystes des comportements de jeu, j’ai été étonné des chiffres qui y sont mentionnés. À tout le moins, ceux-ci ne reflètent pas beaucoup la compréhension scientifique qu’on a de la situation du jeu au Québec.










Dans ce premier texte, je vous propose d’examiner le fondement du Graphique A22 (page A.104) à partir duquel le ministère conclut à une augmentation de la dépense au jeu des Québécois dans le jeu illégal entre 2002 et 2009.

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Les données proviennent des troisième (2002) et quatrième (2009) études provinciales de la prévalence du jeu (Les deux autres ont été réalisées en 1989 et 1996). Dans ces deux études, on a calculé le pourcentage des joueurs qui se sont adonnés au moins une fois, au cours des 12 derniers mois, à chacun des types de jeu (légaux ou illégaux) disponibles au Québec. Les personnes sondées ont aussi mentionné le montant qu’elles avaient dépensé, cette année-là, dans chacun des types de jeu. À l’échelle du Québec, il est conséquemment possible de déduire le nombre de personnes qui ont participé à chaque activité ainsi que le montant de la dépense annuelle moyenne. En multipliant ces deux estimés, on obtient le montant total de la dépense populationnelle, cette année-là, dans un type de jeu en particulier. Ce calcul doit se faire avec la moyenne, et non la médiane.

Les données détaillées des études de 2002 et 2009 sont présentées dans les Tableaux 2 et 3 présentés à la fin de ce billet. Afin de reconstruire les données du Graphique A22 du ministère, la Figure et le Tableau 1 (ci-après) regroupent les dépenses populationnelles pertinentes des deux études. Les activités de Loto-Québec sont les loteries, les casinos, les loteries vidéo (ALV) et le bingo. À noter que les activités, présentées ici illégales, ne sont pas toujours illégales, par exemple les cartes entre amis et certains tirages autorisés par la RACJ. Les courses de chevaux et la spéculation boursière (gambling boursier) n'ont pas été prises en compte.

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Pour l’étude de 2002, il est facile de reconstruire la proportion de 82,9% de la dépense populationnelle dans les activités de Loto-Québec ainsi que la proportion de 17,1% dans le jeu dit illégal. Pour l’étude de 2009, les proportions diffèrent quelque peu car les données du plan budgétaire ont vraisemblablement été calculées avec le rapport daté du 10 novembre 2010 alors que la version finale du rapport est datée du 28 avril 2011. Ici, j’ai utilisé les données de la version finale. Quoi qu’il en soit, les résultats sont quasiment identiques.

En ce qui concerne les montants associés aux activités de Loto-Québec, il faut d’abord préciser que les données du bingo incluent aussi les revenus du bingo géré par des organismes sans but lucratif (OSBL) et qui relèvent de la Régie des Alcools, des Courses et des Jeux (RACJ). En fait, les revenus du bingo qui vont dans les coffres de Loto-Québec représentent entre 10% et 20% de ce montant.

Les montants du Tableau 1 équivalent aux dépenses telles que rapportées par les personnes sondées lors des études de prévalence. Ce n’est pas nécessairement la dépense réelle. Si on se réfère au Tableau 2 (à la fin de ce billet), on constate que la dépense populationnelle rapportée totalise 775 millions de dollars pour les loteries de Loto-Québec. En réalité, dans le rapport annuel 2002-2003 de Loto-Québec, l’achat de loteries moins les lots remis aux joueurs totalisent 881 millions. La dépense rapportée représente ainsi 88% de la dépense réelle. Pour le casino, la dépense rapportée équivaut à seulement 64% de la dépense réelle. Dans le cas des appareils électroniques de jeu (AÉJ), la dépense rapportée n’est que de 29% … ce qui correspond à ce que les intervenants constatent lorsqu’ils aident des joueurs à faire leur bilan. Dans le cas du bingo, si on additionnait les revenus de Loto-Québec aux revenus rapportés par la RACJ concernant les OSBL (non illustrés ici), on constaterait, dans ce cas précis, que les joueurs rapportent leur dépense sans tenir compte des lots encaissés.

Bref, les études de prévalence sont des indicateurs très subjectifs de la dépense réelle. Dans le cas de l’étude de 2009 (voir le Tableau 3 à la fin du billet), il y a manifestement quelque chose qui n’a pas fonctionné. La dépense rapportée au casino serait de 186% la dépense réelle. C’est irréaliste. Les joueurs ont admis 109% de leur dépense réelle sur les appareils de loterie vidéo (ALV). Aucun expert sérieux ne pourrait avaler une telle couleuvre.

En fait, les deux études ne sont pas comparables. En 2002, la dépense rapportée ne concernait que la dépense spécifique dans ce type d’activité. Les joueurs qui s’adonnaient aux loteries vidéo y ont dépensé, en moyenne, 884 dollars au cours des 12 derniers mois. Ces 884 dollars ont été dépensés uniquement dans les ALV.

Le montant correspondant de l’étude de 2009 ($3972) concerne la dépense totale (dans tous les types de jeu) parmi les joueurs de loterie vidéo. Si on va à la page 33 du rapport de 2009, au paragraphe intitulé Habitudes de jeu des joueurs d’ALV, on lit En moyenne, les joueurs d’ALV dépensent 3972$ par année sur les JHA et de ce montant, environ le tiers, soit 1388$, est spécifiquement dépensé sur des ALV.

En fait, dans tout le rapport de 2009, les montants mentionnés ne concernent pas la dépense spécifique (sauf les 1388$ des ALV). La moyenne de la dépense au casino est la moyenne de la dépense dans tous les jeux de hasard (légaux ou illégaux) des joueurs de casino. La moyenne de la dépense sur Internet est la moyenne de la dépense dans tous les jeux de hasard (légaux ou illégaux) des joueurs en ligne. Pour le calcul de 2009, fait par le ministère, les dollars de 2009 sont calculés plusieurs fois. L'erreur est mortelle pour la validité du calcul!

Quand on examine la dépense hors Loto-Québec, la situation devient encore plus irréaliste. D’abord précisons que l’équivalence des catégories est incertaine. Dans l’étude de 2002, mais non dans le rapport de l'étude de 2009, on établit bien la différence entre les cartes entre amis et les cartes dans le bar du coin. Les enjeux lors des cartes entre amis ne sont pas vraiment illégaux et il serait irréaliste de croire que Loto-Québec pourrait aller récupérer ces sommes. La catégorie des tirages englobe vraisemblablement les tirages moitié-moitié des ligues de quilles. On n’est vraiment pas dans la grande criminalité à endiguer. Par ailleurs, l’étude de 2009 ne procure pas d’estimés pour les tirages, les preneurs aux livres et les pools sportifs.

Cela dérape particulièrement dans les catégories Internet et Poker. Prétendre que les Québécois auraient dépensé, en 2009, 860 millions de dollars dans le jeu sur Internet est archi-irréaliste. Prétendre que les Québécois auraient dépensé, en 2009, 761 millions de dollars à jouer au poker dans les bars et arrière-boutiques l’est tout autant. Ces estimés dérivent de l’erreur d’une dépense des joueurs en ligne (9903$) qui n’est pas dépensée uniquement sur Internet, mais dans l’ensemble des activités de jeu (légales ou illégales). Même chose pour les joueurs de poker dans les bars et arrière-boutiques.

Si vous avez le coeur solide face aux estimés irréalistes, constatez, dans le Tableau 3, que les Québécois auraient spéculé (en gambling) un montant total de 28,6 milliards de dollars à la Bourse en 2009 ... l’année suivant l’effondrement boursier de 2008!!! Il y a de quoi être plus que sceptique.

La performance misérable d’EspaceJeux en 2010, 2011 et certainement 2012 indique bien que le marché du jeu en ligne au Québec se situe probablement entre 20 et 40 millions (incluant les nouveaux joueurs créés par EspaceJeux depuis 2010).

Au poker en ligne, on trouve certainement beaucoup d’étudiants trop heureux d’avoir des prêts et bourses pour construire leur premier bankroll ou des retraités dont le fonds de pension s’avère insuffisant ... bref des fonds de tiroir que Loto-Québec pourrait récupérer. En réalité, la proportion de la dépense au jeu capturée par Loto-Québec est probablement près de son maximum. Le service du marketing fouette ardemment un cheval moribond depuis déjà quelques années.

Face à l’incapacité de récupérer une dépense illégale nettement en deçà des estimés (et plausiblement déjà en décroissance bien avant 2009), il est à craindre que l’atteinte des objectifs financiers ne pourra se réaliser qu’en se rabattant sur la dépense psychopathologique. Le danger sociosanitaire est criant.

Données de l'étude de prévalence de 2002

PlanBudgetaire2013-2014_Etude2002.png

Données de l'étude de prévalence de 2009

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Jean Leblond

Author: Jean Leblond

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