Mâcher de la gomme et délirer sur le jeu en même temps

CommissionSante_2013-06-04_Macheur.pngLe ministre des Finances l’a refait (voir à 3:18 et à 1:39:30). C’est une erreur comptable que de prétendre que les Québécois consacraient 83% de leur dépense au jeu dans les activités de Loto-Québec en 2002 et seulement 68% en 2009. En 2009, des dollars sont comptés plusieurs fois. Cela a bien été expliqué ici en janvier 2013. De manière signifiante, c’est aussi un argument que Loto-Québec a omis de mentionner la semaine dernière.

Dès lors, il n’est pas surprenant que la Commission n’ait pas voulu entendre les experts québécois de première ligne, ceux qui ont généré la plupart des données citées en référence par le gouvernement … c’est-à-dire les experts qui ont les deux mains trempées dans ces calculs. L’interprétation aurait été fort différente.

Le choix d’éviter le témoignage des scientifiques de première ligne a atteint un niveau vraiment bizarre quand le ministre a cité (6:58) le Canadian Gaming Digest comme référence en matière de prévalence des problèmes de jeu. Pourtant, la mesure des problèmes de jeu est un des domaines d’expertise internationale des scientifiques québécois.

Au lieu, le Canadian Gaming Digest est produit par le Canadian Partnership for Responsible Gambling, une création de l’industrie, qui ne fait que colporter des extraits choisis dans les études québécoises en ce qui concerne les comportements de jeu au Québec. À toutes fins pratiques, le Canadian Gaming Digest récupère bêtement certaines statistiques sans rapporter adéquatement les limitations que les scientifiques ont soulignées.

À 28:15, le ministre indique que la fuite économique dans les établissements limitrophes serait de 42 millions de dollars au racino de Rideau-Carleton et de 10 millions à Akwesasne. Pour les 42 millions de Rideau-Carleton, il faut les oublier tant que des Québécois vont rechercher l’ambiance d’hippodromes qui n’existent plus au Québec. Alors l’argent va venir d’où?

À 15:55 (répété à 33:15), le ministre affirme vouloir endiguer, vers Loto-Québec, la dépense qui serait actuellement faite dans des établissements étrangers non sécuritaires. Mais, qu’est-ce qu’un établissement étranger non sécuritaire? Dans nos alentours, à peu près tous les casinos affiliés à l’American Gaming Association appliquent une politique de jeu responsable à toutes fins pratiques similaires à celle de Loto-Québec. Une fois sur place, n’importe quel Québécois peut percevoir que les mêmes mesures sont offertes partout. En ce qui concerne la certitude d’être payé, tous les casinos limitrophes paient rigoureusement les gains, incluant Akwesasne. En ligne, PokerStars a d’ailleurs démontré une capacité exceptionnelle à cet égard. Bref, les Québécois jouant ailleurs qu’à Loto-Québec n’ont pas vraiment une impression d’insécurité plus grande. Ce ne sera pas un moteur de rapatriement vers la société d’état.

À 16:13, le ministre cite à nouveau les estimés suggérant une perte de clientèle locale (de 21% à 17%). À ma connaissance, aucun scientifique expert n’a pu vérifier ces estimés. C’est probablement du blabla de firme marketing. Que disent les études de prévalence de 2002 et 2009 tant citées par le ministre? En 2002, 17,6% (page 52) …. En 2009, 10,3% (page 15). Rater cet argument montre bien l’amateurisme.

On oublie que, fondamentalement, l’attrait d’un casino est de motiver un voyage, une excursion. C’est ce que Las Vegas, et bien d’autres casinos américains, ont mieux compris … et ce n’est pas un verre de bière mon minou qui va retenir les Québécois de voyager vers le sud. Les forfaits intéressants, offerts par les casinotiers américains, procurent une occasion de voyager avec un budget qui ne le permettrait pas autrement. Sans équivoque, il y a peu d’espoir de rapatrier la majorité de l’argent que les Québécois dépensent à l’occasion d’un voyage le long de la côte est américaine.

Et les hamburgers que les Québécois mangent durant leurs voyages? Je parie que l’argent investi par les Québécois dans les hamburgers, pizzas, parcs d’attraction ou cinémas américains dépasse de beaucoup l’argent investi dans les casinos. Pourquoi n’est-il pas aussi important de retenir notre population dans nos binneries avec un peu de bagosse? L’argument de la fuite économique est peu crédible.

Malheureusement, le ministre de la Santé n’avait rien à dire et tout à lire. À tout le moins, il aurait pu éviter de lire le bout sur l’hémorragie (15:41) et sur le mal (16:55 et 22:10). Quoi qu’il en soit, Il y a quand même une bonne raison d’être inquiet du discours tenu sur les relations causales (18:50 et 54:55). Sait-il que les critères de causalité, définies par l’industrie du jeu, ne permettent pas de prouver que certains virus causent des maladies, que les vaccins sont un moyen de les prévenir, et que des traitements pertinents peuvent les guérir. Et les autres méthodes dont il parle (58:30), pourquoi son gouvernement ne les subventionne-t-il pas plutôt qu’utiliser leur absence comme un argument? Voilà des critères étonnants de la part d’un ministre de la Santé.

Louise Nadeau, notre expert québécois au niveau du jeu pathologique (1:08:16)? Robert Ladouceur a de bonnes raisons de varger à grands coups de poings dans le mur!

Bref, il y a trois choses que la commission a confirmé : (1) le potentiel de rapatriement de la dépense au jeu hors Québec a été estimé de manière irréaliste, (2) le gouvernement a évité de consulter les scientifiques de première ligne, et (3) face à l’irréaliste, Loto-Québec n’aura pas d’autre option que la stratégie du Prey on the poor.



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Jean Leblond

Author: Jean Leblond

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Commentaires (2)

Pokerman Pokerman ·  05 juin 2013, 06:26

Comme le dit l'expression: "La "faim" (de revenus) justifie les moyens (quels qu'ils soient, incluant le mensonge, la magouille et la désinformation)".

Il faut tout de même avouer que nos gouvernements, peu importe leurs couleurs et leurs allégeances politiques, sont conséquents dans leurs façons de faire les choses car le "Modus Operanti" utilisé actuellement pour justifier ce projet m'apparaît identique à celui de l'argumentaire de la création d'Espacejeux.

Nous pouvons donc déjà anticiper que, lorsque le tout sera en place, la loi de "l'Omerta" primera dans leurs propos.

Jean Leblond Jean Leblond ·  20 juin 2013, 09:37

Sur PokerCollectif, il y a un joueur qui indique qu'il faut une permission spéciale pour se brancher sur le WiFi du casino du Lac Leamy ... car l'adresse IP du casino québécois est située en Ontario!!!

Si le ministre des Finances désire rapatrier de l'argent dépensé en Ontario, il devrait commencer par discuter avec les administrateurs des casinos.

PokerCollectif_2013-06-20_IP_LacLeamy.png

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